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[e-med] Henri Moissan, pharmacien, premier prix Nobel de chimie... il y a cent ans
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- Date: Fri, 9 Feb 2007 11:53:01 +0200
[pour ceux qui viennent à la table ronde organisée par ReMeD chaque année en novembre à la faculté de pharmacie Paris V dans l'amphi... Moissan et qui veulent en savoir plus...CB]
HENRI MOISSAN, PHARMACIEN, PREMIER FRANCAIS PRIX NOBEL DE CHIMIE 1852-1907
VIEL Claude
Relié 158 p. 18x24 2006
39,00 euros
Résumé
Henri Moissan, pharmacien, fut le premier Français lauréat du prix Nobel de chimie. Il reçut cette très haute distinction scientifique en 1906 pour deux découvertes d'une importance capitale : l'isolement du fluor en 1886 et la mise au point du four électrique, en 1892, qui ouvrait un vaste champ d'applications, celui de la chimie des hautes températures. La portée de ses travaux est toujours aussi grande de nos jours. Moissan était né à Paris en septembre 1852 ; il y décéda en février 1907. D'origine modeste, rien ne le prédestinait à devenir le savant mondialement estimé qu'il fut, étant entré en apprentissage chez un horloger après ses années de collège à Meaux, où il passa son adolescence. De retour à Paris en 1870, il reprit seul des études classiques, s'inscrivit à l'École supérieure de pharmacie de Paris, alors que parallèlement il s'initiait à la recherche au Muséum d'histoire naturelle. Doué d'une grande puissance de travail, de réflexion et d'observation, expérimentateur et enseignant remarquables, Henri Moissan était un homme de défi, ce qu'il prouva en abordant le problème de l'isolement du fluor, puis celui de la synthèse du diamant. De plus, c'était un homme cultivé, fin, attachant, grand collectionneur de tableaux et d'autographes. Cet ouvrage, le premier consacré à Henri Moissan, et écrit pour célébrer le centenaire de son prix Nobel, rassemble des documents peu connus ou inédits sur la vie et l'?uvre de ce grand scientifique qui a provoqué un véritable renouveau de la chimie minérale.
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Ferdinand Frédéric Henri MOISSAN (1852-1907)
LA VIE ET LES TRAVAUX DE HENRI MOISSAN
PAR PAUL LEBEAU
http://www.annales.org/archives/x/moissan.html
Henri Moissan naquit à Paris le 28 septembre 1852. Il était le fils d'un simple employé de la Compagnie des Chemins de fer de l'Est, habitant alors une maison située au n° 5 de la rue Montholon. Dans cet intérieur peu fortuné, sa mère contribuait au bien-être domestique, en exerçant la profession de couturière.
En 1864, alors qu'il était âgé de douze ans, ses parents quittèrent Paris pour se fixer à Meaux. C'est à partir de cette date que Henri Moissan commença réellement ses études. Son père, homme éclairé, doué d'un esprit large, lui fit suivre les cours du Collège municipal de cette ville. Aimé de ses maîtres que séduisait sa vive intelligence, il fut surtout remarqué par M. James, professeur de mathématiques, d'une grande bonté, qui s'intéressa vivement à lui et facilita ses progrès en lui donnant gratuitement des leçons supplémentaires. Henri Moissan garda toujours à son vieux maître une profonde reconnaissance et il prenait plaisir à rappeler qu'il avait appris près de lui à aimer le travail. Avant d'avoir atteint sa quinzième année, Henri Moissan manifestait déjà un très grand enthousiasme pour la chimie. Il lui sacrifia même quelque peu le latin et le grec et, lorsqu'en 1870 il quitta le Collège de Meaux, il n'avait pu conquérir aucun grade universitaire.
Dès sa sortie du Collège, Henri Moissan devait songer à se créer une situation. Pour concilier, autant qu'il était possible, cette nécessité avec son ardent amour pour la chimie, son père lui conseilla comme moyen pratique de faire sa pharmacie. Il entra donc comme stagiaire dans la droguerie Bandry située au coin de la rue Pernelle et de la rue Saint-Denis. Il avait alors pour ami préféré un camarade de Collège, Jules Plicque, qui travaillait au Muséum d'Histoire naturelle dans le laboratoire de Dehérain. Plicque était lui aussi un passionné de la chimie, et les descriptions qu'il faisait souvent des expériences réalisées dans le laboratoire devaient avoir une influence décisive sur un tel disciple. Bientôt, en effet, Henri Moissan quittait, en décembre 1872, la droguerie de la rue Saint-Denis pour le Muséum d'Histoire naturelle, où il entrait dans le laboratoire de Frémy. Il fit très rapidement ses premières armes de chimiste, mais l'attrait de la recherche l'engagea vite à rejoindre Plicque, en 1873, au laboratoire de Dehérain, où ce savant l'accueillit avec une grande bienveillance.
Malgré ce commencement d'abandon de l'officine pour le laboratoire scientifique, Henri Moissan n'avait pas oublié qu'il devait avant tout se créer une position, et son but était d'acquérir les connaissances pratiques nécessaires pour obtenir une place de chimiste dans l'industrie.
Le milieu nouveau dans lequel il vivait, l'activité scientifique qu'il rencontrait au Muséum, devaient modifier peu à peu ses modestes projets et éveiller en lui de plus hautes ambitions.
C'est à cette époque qu'il rencontra, au Muséum, Vesque, botaniste luxembourgeois ; Capus, explorateur ; les chimistes MM. Étard et Landrin. En faisant son volontariat à Lille, en 1876, il avait en outre fait la connaissance des docteurs Beclère, Siredey et Walter.
Tous formaient un cercle d'intimes ; quelques-uns, parmi lesquels se trouvait Henri Moissan, habitaient un appartement loué en commun. On y faisait la cuisine et l'on y mangeait en discutant sur tout, parfois même sur des questions de chimie. Mais les lettres et les arts tenaient une large place dans ces agréables causeries. Vesque, excellent musicien, surveillait la cuisson des côtelettes en jouant sur son violon une sonate de Beethoven. Henri Moissan apportait dans ces déjeuners d'étudiants une franche et spirituelle gaîté. La littérature surtout le captivait. Il lisait beaucoup, et les classiques voisinaient souvent dans ses poches avec les notes de laboratoire. Ses goûts littéraires lui firent même un instant délaisser la chimie. Il se mit à écrire et fit une pièce en vers qui faillit être jouée à l'Odéon. Ce ne fut là qu'une courte fugue dans le domaine des lettres, et bientôt le laboratoire l'accapara de nouveau. Quand, beaucoup plus tard, il parlait, dans l'intimité, de ses essais littéraires non couronnés de succès, il ajoutait avec son fin sourire : «Je crois que j'ai mieux fait d'étudier la chimie. »
Il est certain que dès ce moment l'attrait de la recherche scientifique, joint à l'influence de cette existence tout intellectuelle, avait profondément modifié les vues d'avenir du jeune chimiste. Dehérain, de son côté, avait remarqué les aptitudes brillantes de son élève. Il l'engagea vivement à préparer son baccalauréat et à conquérir ses grades universitaires. C'était une tâche lourde qu'il n'hésita pas à entreprendre. Au moment où, déjà suffisamment initié à la recherche scientifique, il commençait ses publications, il lui fallut abandonner, en partie tout au moins, le laboratoire pour se consacrer à la préparation des examens. A vingt-cinq ans il apprenait le latin et, après quelques échecs, il obtenait le baccalauréat. Ce n'était que la première étape, il lui fallait être licencié es sciences pour arriver au doctorat. L'étude de la physique remplaça celle du latin. Sans être découragé par un premier insuccès, il persévérait dans son effort et le grade de licencié lui était conféré en 1877.
C'est pendant cette préparation pénible des examens, à une époque de la vie où l'esprit est déjà orienté vers un but favori, que Henri Moissan donnait son premier mémoire à l'Académie des Sciences. C'était une étude faite en collaboration avec son maître Dehérain sur l'absorption d'oxygène et l'émission d'acide carbonique par les plantes maintenues à l'obscurité. Par un très grand nombre de déterminations, ces recherches établissaient que les quantités d'acide carbonique émises par les feuilles dans l'obscurité étaient comparables à celles que produisent les animaux inférieurs, et qu'elles augmentaient avec l'élévation de la température. Il était en outre démontré que la quantité d'oxygène absorbée par les feuilles surpasse la quantité d'acide carbonique produite, et que les feuilles placées dans une atmosphère dépouillée d'oxygène continuaient d'émettre de l'acide carbonique, pendant plusieurs jours, aux dépens de leurs propres tissus. De nouvelles expériences furent faites, par Henri Moissan qui, poursuivant seul ces recherches, en généralisa la portée et publia en 1879 un deuxième mémoire, dans lequel il mettait en évidence, d'une façon indiscutable, que l'émission de l'acide carbonique dans la respiration végétale n'est point directement liée à l'absorption de l'oxygène, c'est-à-dire que le rapport de l'acide carbonique émis à celui de l'oxygène absorbé n'est pas absolument constant. Ce rapport varie suivant un certain nombre de circonstances, et est bien plutôt le résultat des réactions qui se passent dans l'intérieur du végétal, que celui d'une transformation immédiate de l'oxygène absorbé en acide carbonique.
Ces travaux constituèrent les seules recherches effectuées par Henri Moissan dans le domaine de la chimie végétale. Déjà, avant d'avoir conquis le grade de licencié, il avait entrepris, tout en poursuivant ses travaux sur la respiration des plantes, l'étude du fer pyrophorique, étude qu'il devait étendre ensuite suffisamment pour en faire le sujet de sa thèse de doctorat, qu'il soutint en 1880.
Ce fut là l'une des premières manifestations de cet esprit d'indépendance scientifique qui constituera plus tard l'un des points les plus saillants du caractère de Henri Moissan.
Placé par l'enchaînement des événements dans un laboratoire de chimie végétale à l'une des époques les plus brillantes de la chimie organique, au moment où Berthelot, Frankland, Kékulé, Wurtz, et beaucoup d'autres illustres savants, montraient aux jeunes chercheurs des voies nouvelles et fécondes, Henri Moissan choisit l'étude de la chimie minérale. C'est vers cette branche de notre science, alors quelque peu délaissée, qu'il se sent attiré et à laquelle il va consacrer toute son activité, toute son infatigable énergie, malgré les conseils de Dehérain, qui voit avec peine son élève lui échapper.
Ainsi que nous l'indiquions plus haut, c'est à la suite d'une étude sur le fer pyrophorique qu'il fut conduit à faire tout un ensemble de recherches sur les oxydes de la famille du fer.
L'examen du fer pyrophorique lui avait montré que ce produit renferme souvent une forte proportion d'oxyde de fer. En observant minutieusement la réduction du sesquioxyde de fer par l'hydrogène, il découvrit un oxyde ferreux pyrophorique, variété allotropique de l'oxyde ferreux de Debray. Il fit part de ce travail à Henri Sainte-Claire Deville, qui lui conseilla de s'entretenir de cette découverte avec Debray, auquel il le présenta. Debray fut frappé des qualités d'observateur du jeune chimiste, il lui fit un bienveillant accueil et s'intéressa dès lors vivement à ses travaux.
L'oxydation ménagée de l'oxyde ferreux conduisit à la préparation d'une variété allotropique d'oxyde magnétique. Cet allotropisme, nettement établi pour les oxydes de fer, fut également reconnu pour les oxydes de manganèse et de nickel. Par l'examen des diverses formes d'oxydes de chrome, Henri Moissan fut entraîné à revoir quelques points de l'histoire chimique des composés du chrome. Il prépara les sulfures et les séléniures de ce métal. Il fit en outre une belle étude des principaux sels chromeux dont quelques-uns seulement avaient été obtenus par Péligot.
Dès ces premières recherches, et malgré le peu d'étendue des sujets, on reconnaît dans la façon dont ils sont traités, que Henri Moissan possédait déjà une habileté expérimentale remarquable et un grand talent d'observation. Elles furent accomplies dans la période la plus pénible de son existence. Pendant ces quelques années, il n'avait guère eu d'autres ressources que le produit des leçons qu'il trouvait à donner. En 1880, son ami M. Landrin lui laissait la direction d'un laboratoire d'analyses, ce qui lui procura momentanément des revenus certains. Ce laboratoire portait le nom de laboratoire de l'Union des Chambres syndicales et il était situé rue de Lancry.
On doit dire que la direction nouvelle ne fut guère favorable au développement de ce laboratoire. La recherche scientifique y tenait en effet le premier rang, et les clients devaient attendre trop longtemps les résultats des analyses. Ce n'était pas là un élément de succès, et les affaires du laboratoire allèrent tellement en déclinant que sa fermeture s'imposa, après quelques années, devant l'insuffisance des bénéfices réalisés.
Pendant ce temps, un événement heureux s'était accompli dans la vie de Henri Moissan. Il avait conservé l'habitude d'aller fréquemment à Meaux où s'était écoulée une grande partie de son enfance. Durant ses courts séjours dans cette ville, il rendait souvent visite à M. Lugan, pharmacien avec lequel il aimait à s'entretenir de questions scientifiques. M. Lugan appartenait à une famille de pharmaciens ayant connu Vauquelin et où la science était en grand honneur. Il appréciait fort les brillantes qualités de son jeune ami et applaudissait à chacun de ses succès. Aussi fut-il heureux d'accueillir favorablement Henri Moissan lorsque celui-ci lui demanda la main de sa fille Mlle Léonie Lugan.
C'est en 1882 qu'eut lieu ce mariage qui unissait à ce jeune et enthousiaste savant une compagne vraiment digne de lui, véritable femme de savant qui le seconda admirablement dans le cours de sa belle carrière scientifique. C'est à partir de cette époque que Henri Moissan, chaleureusement encouragé par M. Lugan, put s'adonner tout entier à la recherche scientifique. Depuis 1879, il était chef des travaux pratiques de chimie, et en 1882 il fut nommé au concours professeur agrégé à l'École supérieure de Pharmacie, mais ces fonctions ne lui avaient procuré aucun moyen de travail. Il dut se contenter du laboratoire de la rue de Lancry, dont l'installation était des plus rudimentaires pour des recherches de chimie minérale. C'est dans ces conditions défectueuses qu'il commença ses premiers essais sur l'isolement du fluor. Sa confiance dans son habileté expérimentale était telle qu'il osait entreprendre ainsi de résoudre l'une des rares questions importantes qui paraissaient encore à traiter en chimie minérale.
Il arrive souvent qu'une grande découverte scientifique ne découle pas directement des vues initiales de son auteur, mais qu'elle soit bien plutôt le résultat d'observations faites pendant l'exécution de travaux orientés tout d'abord vers un autre objet. Il n'en fut pas ainsi de celle de l'isolement du fluor. C'est vers ce but que furent dirigés immédiatement tous les efforts de Henri Moissan.
Nous ne reprendrons pas ici l'historique des recherches faites antérieurement par les divers savants qui se sont occupés de cette question ; cet historique a été écrit d'une façon magistrale par Henri Moissan lui-même dans son premier mémoire sur le fluor. Nous rappellerons seulement que Frémy, après une longue série d'essais effectués sur les fluorures métalliques, n'avait obtenu aucun résultat satisfaisant. En électrolysant les fluorures métalliques fondus au moyen d'une électrode positive en platine, il avait vu cette électrode s'attaquer dès le passage du courant sous l'influence d'un gaz doué d'une activité chimique telle qu'il lui avait été impossible de le recueillir. Il avait, en somme, montré les difficultés du problème sans en apporter la solution. Henri Moissan, qui connaissait bien les expériences de Frémy, était profondément convaincu de l'impossibilité d'aller plus loin dans la même voie. Dans la conférence qu'il fit en 1887 sur le fluor à la Société chimique de Paris, il exposait ainsi les idées qui l'avaient dirigé :
« Je suis parti dans ces recherches d'une idée préconçue. Si l'on suppose, pour un instant, que le chlore n'ait pas encore été isolé, bien que nous sachions préparer les chlorures métalliques, l'acide chlorhydrique, les chlorures de phosphore et d'autres composés similaires, il est de toute évidence que l'on augmentera les chances que l'on peut avoir pour isoler cet élément en s'adressant aux composés que le chlore peut former avec les métalloïdes.
« Il me semblait que l'on obtiendrait plutôt le chlore, en essayant de décomposer le pentachlorure de phosphore ou l'acide chlorhydrique qu'en s'adressant à l'électrolyse du chlorure de calcium ou d'un chlorure alcalin.
« Ne doit-il pas en être de même du fluor ? »
C'est avec cette conviction qu'il entreprit l'étude des fluorures de métalloïdes.
Il est intéressant de rapporter encore à ce sujet les paroles qu'il prononçait quelques mois avant la préparation du fluor, le 26 février 1886, dans une autre conférence, faite également devant la Société chimique, sur le fluorure de phosphore :
« Je pourrais vous dire, Messieurs, que j'avais été frappé du petit nombre de combinaisons formées par le fluor et les métalloïdes et que j'avais voulu combler cette lacune. Il n'en est rien cependant. En étudiant l'action des métaux sur le fluorure de silicium, j'avais constaté la grande stabilité de ce composé, et j'avais pensé à faire réagir sur les oxydes métalliques un autre composé du fluor. Je me suis adressé au fluorure de phosphore. En chauffant dans un tube métallique un mélange de fluorure métallique et de phosphore, Humphry Davy a obtenu un liquide combustible fumant à l'air. D'après Berzelius, Davy avait estimé qu'il serait possible d'isoler le fluor en faisant brûler ce fluorure au milieu d'une atmosphère d'oxygène dans un vase de fluorine. »
La préparation des fluorures de phosphore est donc bien la première étape dans la série méthodique des essais entrepris par Henri Moissan pour l'isolement du fluor.
On ne connaissait, à cette époque, que le pentafluorure de phosphore décrit par Thorpe. Dumas avait, il est vrai, signalé un trifluorure liquide, mais l'analyse n'en avait pas été faite. Henri Moissan prépara ce composé pour la première fois à l'état de pureté par divers procédés. Il montra que c'était en réalité un corps gazeux et il en détermina les propriétés physiques. Il étudia ses principales propriétés chimiques et plus particulièrement celles qui étaient susceptibles de laisser dégager le fluor. L'action de l'oxygène, notamment, fut examinée l'une des premières. Il reconnut qu'au lieu de former un composé oxygéné du phosphore et de libérer du fluor, l'oxygène se fixait sur le trifluorure en fournissant un nouveau corps gazeux : l'oxyfluorure de phosphore. Systématiquement il poursuivit l'étude du trifluorure et de l'oxyfluorure de phosphore, puis du pentafluorure de Thorpe. L'ensemble de ces nombreuses expériences dotait la chimie minérale de faits nouveaux très intéressants, mais n'apportait qu'une bien faible contribution à la question posée. Il était seulement établi une fois de plus que cette solution comportait des difficultés presque insurmontables. Henri Moissan ne se découragea pas, il reconnut la nécessité d'orienter différemment ses travaux, et il s'adressa alors à l'action décomposante du courant électrique. Ses recherches sur les composés fluorés du phosphore avaient été faites entièrement dans son laboratoire de la rue de Lancry, mais il ne pouvait songer à y poursuivre utilement ses essais d'électrolyse.
Le fluor, ainsi qu'il résultait des expériences de Frémy, ne serait certes pas isolé dans une électrolyse faite à température élevée : ce sont donc des corps liquides susceptibles d'être soumis à l'action du courant à basse température que Henri Moissan tentera de décomposer. Dès les premières expériences faites sur le trifluorure d'arsenic, liquide qui semblait devoir conduire à des résultats intéressants, il s'était aperçu de la nécessité de posséder une installation électrique importante.
Les quelques éléments Bunsen dont il disposait ne lui permettaient guère de tenter une expérience sérieuse. Il sollicita de Debray la faveur d'être admis dans son laboratoire de l'École Normale supérieure. Aucune place ne s'y trouvant disponible, Debray lui permit de s'installer au laboratoire de la préparation du cours, dans les bâtiments provisoires de la rue Michelet, où se trouvait il y a quelques années encore l'Institut de Chimie appliquée. Il put alors se servir d'une batterie comprenant une centaine d'éléments Bunsen utilisée ordinairement pour produire l'éclairage de l'appareil à projection de l'amphithéâtre. Il réussit à faire passer le courant d'une façon continue dans le trifluorure d'arsenic, et put reconnaître la formation d'arsenic au pôle négatif, en même temps que des bulles gazeuses se formaient autour de l'électrode positive. Ces bulles gazeuses étaient malheureusement absorbées aussitôt pour donner avec le trifluorure d'arsenic un pentafluorure. Le maniement dangereux du trifluorure d'arsenic et ses propriétés toxiques le forcèrent d'interrompre plusieurs fois ses expériences. Elles n'avaient donné encore aucun résultat, mais elles l'avaient familiarisé avec l'électrolyse des composés fluorés liquides, et elles le conduisirent à la décomposition de l'acide fluorhydrique anhydre.
L'expérience qui permit d'isoler le fluor fut faite dans l'amphithéâtre même de la rue Michelet. Henri Moissan, à la suite de difficultés suscitées par le préparateur de Debray, avait dû quitter le laboratoire qui lui avait été accordé. Ce fait se produisait au moment où, plein d'espoir, il se sentait enfin approcher de la solution si longtemps attendue. Grâce à l'obligeante bonté de Friedel, il put cependant continuer ses recherches jusqu'à la fin de l'année sur la table de l'amphithéâtre, en dehors des heures de cours.
En raison de l'affinité puissante que devait avoir le fluor pour le silicium, dont le fluorure était si stable, Henri Moissan avait pressenti que ce corps devait se combiner avec le fluor dès la température ordinaire et vraisemblablement avec incandescence. Aussi avait-il choisi comme réactif du fluor le silicium cristallisé, qu'il présentait toujours à l'orifice du tube par lequel l'élément mystérieux devait se dégager dans les essais d'électrolyse. C'est le 26 juin, vers midi, que se produisit cette combustion vive tant attendue. Elle eut comme témoin, outre Henri Moissan, M. Rigaut, préparateur de M. Troost, qui était encore au laboratoire de ce professeur. Enthousiasmé, il courut prévenir Debray du succès de Moissan. Friedel, qui rentrait au même moment, put voir également l'un des premiers cette importante découverte, que Debray annonçait le lundi suivant, 28 juin, à l'Académie des Sciences. Une commission, comprenant Berthelot, Debray et Frémy, vint quelques jours plus tard pour assister à une nouvelle expérience, qui ne réussit point. L'électrolyse de l'acide fluorhydrique s'effectuait dans un tube en U en platine pouvant contenir 30 à 40 centimètres cubes d'acide anhydre. Très souvent, dans les expériences antérieures, et en particulier dans celle du 26 juin, l'acide provenant de la décomposition du fluorhydrate de fluorure de potassium était recueilli directement dans ce tube en U. Il était difficile d'éviter ainsi l'entraînement d'une petite quantité de fluorhydrate de fluorure. Dans l'expérience faite devant la Commission académique, des précautions spéciales avaient été prises. L'acide fluorhydrique avait été préparé avec le plus grand soin et recueilli dans un récipient spécial ; il ne contenait donc pas de fluorure de potassium et il ne pouvait conduire le courant. Moissan se rendit compte du rôle joué par cette petite quantité de fluorure. Il se rappela que, dans ses expériences sur le fluorure d'arsenic, lorsqu'il avait voulu augmenter la conductibilité électrique de ce corps, il lui avait suffi de l'additionner d'une petite quantité d'un fluorure métallique. Il ajouta du fluorhydrate de fluorure de potassium à l'acide fluorhydrique et, dès lors, il prépara le fluor d'une façon régulière.
Au moment même où Henri Moissan venait de résoudre l'un des problèmes les plus difficiles de la chimie, il se trouvait de nouveau sans laboratoire. Il ne lui était même plus possible de se réfugier au laboratoire de la rue de Lancry, qu'il avait complètement abandonné depuis longtemps. Il reçut alors l'hospitalité chez le professeur Riche, à l'Ecole de Pharmacie, où il resta jusqu'à sa nomination de professeur titulaire. En 1887, la mort de Bouis laissait vacante la chaire de toxicologie de l'Ecole supérieure de Pharmacie, le Conseil de l'Ecole le désigna à l'unanimité au choix du Ministre pour occuper cette chaire. Enfin pourvu d'un laboratoire, Henri Moissan reprit immédiatement l'étude des propriétés du fluor, qu'il poursuivit exclusivement jusqu'en 1891. Il perfectionna la préparation de cet élément, et étudia systématiquement son action sur la plupart des corps simples et sur un très grand nombre de corps composés. Il compléta nos connaissances, alors bien restreintes, sur les fluorures métalloïdiques et les fluorures métalliques. Il prépara les éthers fluorés, tout d'abord le fluorure d'éthyle, puis en collaboration avec M. Meslans, l'un de ses premiers élèves, les fluorures de méthyle et d'isobutyle. Avec Berthelot, il détermina la chaleur de combinaison du fluor avec l'hydrogène.
Toutes ces belles recherches avaient déjà placé Moissan au premier rang des chimistes français. En 1888, il était nommé membre de l'Académie de Médecine, et, en 1891, l'Académie des Sciences le désignait pour remplacer Cahours dans la Section de Chimie.
Les travaux de Moissan qui suivirent les recherches sur le fluor eurent pour objet la préparation du bore pur et l'étude des principaux composés de ce métalloïde. Par un examen critique des différents procédés utilisés jusque-là pour la préparation du bore, il montra que les produits désignés sous le nom de bore contenaient toujours une forte proportion d'impuretés. Il étudia minutieusement la réduction de l'anhydride borique par le magnésium et fixa les conditions à observer pour obtenir du bore pur. Puis il découvrit le triiodure de bore et les phosphures de bore.
Il reprit l'étude du sulfure de bore et parvint à préparer un pentasulfure de bore, dont l'existence établissait nettement pour la première fois, en chimie minérale, la pentavalence du bore. Plus tard, en collaboration avec M. Henri Gautier, il déterminait la chaleur spécifique de cet élément et montrait que, comme dans le cas du carbone, la loi de Dulong et Petit n'est pas satisfaite.
Ces recherches sur le bore étaient loin d'absorber toute son activité scientifique. Déjà en 1890, époque à laquelle l'auteur de cette notice eut le bonheur d'être choisi par lui comme préparateur, Henri Moissan poursuivait, depuis plusieurs années, la solution d'un problème certainement plus difficile encore que celui de l'isolement du fluor : la reproduction artificielle du diamant.
Lorsque Henri Moissan avait entrepris ses recherches sur l'isolement du fluor, il avait pu tirer un enseignement des essais de ses devanciers. Malgré les résultats négatifs, il découlait nettement de l'ensemble de tous ces travaux antérieurs que certaines voies devaient être complètement abandonnées. Il lui était possible de donner dès le début, à ses expériences, une direction qui apparaissait comme la seule restant encore à choisir. Rien de semblable n'existait pour la reproduction artificielle du diamant. De tous les efforts qui depuis longtemps avaient dû être faits pour arriver à la solution de ce troublant problème posé par la nature, un grand nombre avaient certainement été tenus secrets, et de ceux qui avaient été publiés, il était impossible de tirer une orientation logique pour de nouvelles tentatives. La question restait entière, et c'est ainsi que Moissan la considéra dès le début. Aussi est-ce avec une méthode plus rigoureuse peut-être que dans toutes ses autres recherches, qu'il entreprit toute une série de travaux préliminaires qui peu à peu devaient le conduire vers le but cherché. Il aborda en quelque sorte ce problème, comme un général qui, pour prendre une forteresse, épuise tous les moyens d'approche et de reconnaissance pour assurer la bonne direction et le succès de l'assaut définitif.
Nous devons dire, toutefois, qu'avant de commencer ces recherches méthodiques, Moissan avait espéré une solution plus prompte. En possession du fluor, il pensait que cet élément essentiellement minéralisateur faciliterait la transformation du carbone amorphe en carbone cristallisé. Il étudia les combinaisons du fluor avec le carbone et les soumit à de nombreuses réactions, mais il n'obtint jamais que du carbone amorphe. C'est après ces insuccès qu'il aborda méthodiquement la question. Estimant que nous sommes loin de posséder les moyens puissants que la nature a mis en ?uvre dans la production des espèces minérales cristallisées, et en particulier du diamant, il pressentait que les diamants artificiels pourraient être très petits et qu'il faudrait suivre ces essais au microscope. Il lui apparut d'ailleurs comme vraisemblable que, dans les gisements de diamants, il devait exister également des diamants microscopiques. Il examina alors les sables diamantifères du Brésil et la terre bleue du Cap, et parvint en effet à y déceler la présence de très petits diamants naturels, qu'il considéra comme devant se rapprocher de ceux qu'il pouvait espérer produire. En même temps il rencontrait dans ces terres diamantifères, la variété de carbone graphite, variété de carbone qui se forme à une température relativement élevée, et il en déduisait une première indication sur la possibilité de produire le diamant à haute température.
Ce fut ensuite à l'analyse des cendres de diamant qu'il s'adressa pour en tirer de nouveaux renseignements. Il brûla dans l'oxygène un très grand nombre de diamants de provenances et de variétés diverses. Les analyses des cendres résultant de ces combustions lui révélèrent une impureté constante : le fer. C'était donc par l'étude de la solubilité du carbone dans ce métal qu'il devait commencer ses recherches. Les résultats furent peu encourageants. La variété de carbone obtenue était toujours le graphite. Il espérait, toutefois, que d'autres dissolvants du carbone pourraient être utilisés avec plus de succès. Dans la terre bleue du Cap, on trouve, à côté du diamant, de nombreuses espèces minérales. Si rien ne prouve que ces différents minéraux proviennent du milieu même où s'est formé le diamant, rien ne vient démontrer non plus que certains d'entre eux n'ont pas même origine. Parmi les impuretés les plus fréquentes des diamants, on observe, à côté du fer, le titane. Or cet élément est représenté dans la terre bleue du Cap sous forme d'oxyde par plusieurs minéraux. Ces faits montraient à Henri Moissan la nécessité de tenter de dissoudre le carbone dans d'autres milieux que le fer. Une difficulté surgit alors : la plupart des métaux avec lesquels il était tout particulièrement intéressant de faire ces essais étaient précisément parmi les moins bien connus. Les uns n'avaient encore été décrits que sous la forme de poudres infusibles, les autres n'avaient été préparés qu'en très faible quantité dans un état de pureté douteux et constituaient de véritables curiosités de laboratoire.
Pour continuer l'étude de la solubilité du carbone dans le fer à des températures très élevées, et pour essayer de préparer le titane et les autres métaux qui lui paraissaient indispensables pour achever ses recherches, Henri Moissan imaginait alors son four électrique. Mais tous ces essais, qui devaient le conduire à créer un des plus beaux chapitres de la chimie minérale, ne donnèrent aucun résultat positif en ce qui concernait la reproduction du diamant. Dans tous les cas, le carbone extrait possédait les caractères de la variété graphite, jamais une parcelle d'un carbone dense, noir ou transparent, ne put être produite.
Cependant, un fait très curieux venait d'être observé par Friedel et quelques autres savants. Une météorite trouvée dans l'Arizona, au Cañon Diablo, renfermait d'une façon indiscutable une petite quantité de diamant noir. Cette météorite, sorte de ferronickel, était bien le milieu où le diamant observé avait pris naissance.
On ne pouvait plus douter de la possibilité de réaliser la synthèse du diamant dans un milieu métallique.
Henri Moissan put se procurer un échantillon de la précieuse météorite, et il eut le bonheur de pouvoir examiner in situ un très petit diamant de la variété boort.
Ce diamant avait résisté à l'action de la meule d'acier employée pour scier la météorite. Il formait un pointement enchâssé dans le métal, et il était entouré d'une gaine de carbone dans laquelle il avait été possible de caractériser le graphite.
Malgré l'absolue conviction qu'il avait de la nécessité d'utiliser un dissolvant métallique du carbone, Henri Moissan ne pouvait rien attendre d'une nouvelle série d'essais sur la solubilité de ce métalloïde dans les métaux. Il paraissait bien établi que, seule, la variété de carbone graphite prenait naissance dans ces conditions. L'intervention d'un autre facteur devenait indispensable. Il se rappela que la densité du phosphore rouge augmentait lorsque sa cristallisation était faite sous pression. Il fallait donc réaliser la cristallisation du carbone au sein d'une masse liquide fortement comprimée. C'était là une expérience difficile à réaliser même sur la fonte, qui se présentait cependant comme l'un des dissolvants les plus fusibles du carbone.
Ces difficultés étaient telles qu'elles pouvaient longtemps encore retarder la solution tant attendue, si Henri Moissan n'avait pensé à mettre en ?uvre, pour réaliser une pression considérable, la propriété que possède la fonte saturée de carbone d'augmenter de volume au moment de sa solidification, à la façon de l'eau se changeant en glace.
On sait qu'au moment de sa congélation, l'eau peut développer, quand on l'emprisonne dans un récipient clos à parois très résistantes, une pression considérable. Le refroidissement brusque de la fonte pouvait conduire à des résultats semblables, mais l'enveloppe résistante restait à trouver. C'est alors qu'il eut l'idée de la former par les premières couches refroidies résultant de la solidification rapide d'une masse de fonte liquide plongée dans l'eau. Les culots métalliques ainsi produits étaient souvent fissurés, paraissant avoir cédé à une forte pression interne, mais certains, au contraire, à surface plutôt lisse, semblaient avoir résisté. En traitant ces derniers par des réactifs appropriés permettant la dissolution de la masse métallique, et finalement la destruction du graphite, Henri Moissan put enfin recueillir un faible résidu formé de petits cristaux transparents qu'il identifiait par leurs propriétés physiques et chimiques avec le diamant naturel. Il eut même la bonne fortune de retrouver parmi ces produits artificiels les différentes variétés de diamant, depuis le diamant noir jusqu'au carbone transparent et cristallisé. Cette synthèse du diamant fut annoncée à l'Académie des Sciences dans la séance du 6 février 1893.
Au point de vue purement scientifique, la question était résolue, la nature était surprise dans l'un de ses mystères, la reproduction du diamant était enfin réalisée. Les résultats pratiques laissaient cependant beaucoup à désirer. Le diamant ne se formait toujours qu'en très petite quantité et d'une façon irrégulière.
Ces rendements défectueux étaient dus à la forme même de l'expérience, qui ne pouvait assurer que d'une manière très incomplète la production des pressions considérables nécessaires à la cristallisation de cette variété de carbone. Henri Moissan se préoccupait toujours d'obtenir des rendements supérieurs. Il avait dans ce but fait une étude très approfondie de la météorite de Cañon Diablo, et en outre essayé de déterminer le rôle que pouvaient jouer certains éléments tels que le soufre, le phosphore et le silicium dans la formation du diamant. Il réussit ainsi à produire quelques nouveaux échantillons très bien cristallisés, mais les quantités préparées étaient toujours très petites. Aussi ne considérait-il pas la question comme définitivement résolue et, au moment où la mort venait le surprendre, il se proposait d'étudier d'une façon méthodique, au moyen d'un appareil qu'il avait fait construire, l'influence de la température et de la pression sur les transformations du carbone.
La synthèse du diamant constituait une belle ?uvre scientifique et elle était bien digne de l'auteur de la découverte du fluor ; mais elle avait en outre eu l'heureuse conséquence de conduire Henri Moissan à imaginer son four électrique, et à doter par suite la chimie minérale d'un nouveau chapitre, riche en faits de la plus haute importance, tant au point de vue scientifique qu'au point de vue industriel.
C'est en juin 1892, à l'École supérieure de Pharmacie, que fut confectionné et mis en marche ce four électrique. Il était alimenté par un courant de 45 ampères sous 40 volts produit par une petite dynamo. C'était alors un bien modeste appareil composé de deux blocs de chaux vive superposés. Dans le bloc inférieur était taillée une rainure donnant passage à deux charbons de 8 à 10 millimètres de diamètre. Une petite cavité creusée au centre de ce bloc permettait de placer un minuscule creuset de charbon de cornue, dont le volume total ne dépassait pas 2 centimètres cubes. C'est avec ce dispositif des plus simples qu'il réussit néanmoins à préparer, bien qu'en très petite quantité, la plupart des métaux réfraclaires. Ces premiers essais avaient suffi pour faire entrevoir à Henri Moissan tout l'intérêt qu'il y avait à introduire, comme nouveau moyen d'action dans le laboratoire cette source calorifique intense que peut donner l'énergie électrique, et à faire de l'arc électrique un auxiliaire précieux du chimiste.
Quelques mois après le début de ces premières tentatives de chauffage par l'arc électrique, Henri Moissan eut l'occasion d'en faire part à M. le professeur Violle, qui lui offrit l'hospitalité dans son laboratoire de l'École Normale supérieure où il pouvait disposer d'une quantité double d'énergie électrique. Ces essais, comparables à ceux de l'École de Pharmacie, démontrèrent la nécessité de s'adresser à des courants plus intenses. C'est alors que commencèrent, selon l'expression souvent employée par Henri Moissan, les tribulations du four électrique. Il fut en effet tour à tour installé au Conservatoire des Arts et Métiers, à l'usine de la Société Gramme, à l'usine de l'électricité de la Gare de l'Est, puis à celle de la Compagnie continentale Edison, à l'avenue Trudaine, pour revenir enfin à l'Ecole supérieure de Pharmacie où une installation était faite à proximité du laboratoire.
Durant son passage au Conservatoire des Arts et Métiers, le four s'était transformé en partie. Il devenait difficile, au fur et à mesure qu'augmentait la dépense d'énergie du four, de trouver des blocs de chaux suffisamment volumineux ; en outre, le travail de ces blocs de chaux était des plus pénibles. Sainte-Claire Deville avait d'ailleurs rencontré les mêmes difficultés lorsqu'il avait voulu fondre, également au Conservatoire des Arts et Métiers, de grandes quantités de platine. M. Tresca, conservateur des Collections, qui avait assisté aux expériences de Deville et qui suivait avec intérêt les travaux de Henri Moissan, lui rappela ce détail, et l'emploi du carbonate de chaux fut essayé avec succès.
En imaginant son four électrique, Henri Moissan ne s'était nullement préoccupé des résultats antérieurement obtenus par ceux qui l'avaient précédé dans cette voie. Son appareil était né d'une nécessité de laboratoire : au chalumeau il avait substitué l'arc électrique en choisissant le dispositif le plus simple, le plus facile à réaliser sur le moment même. Devant l'importance des premiers résultats ainsi obtenus, il avait été séduit par la simplicité de son four auquel il se garda bien de rien changer dans la suite. Grâce à l'arc électrique emprisonné entre deux blocs de chaux vive, il avait pu réaliser les températures les plus élevées que l'on ait su produire jusqu'à lui et accomplir une ?uvre scientifique qui, à elle seule, eût suffit à lui créer cette renommée universelle qu'il avait acquise par l'ensemble de ses magnifiques travaux.
Nous ne pouvons que rappeler brièvement ici toute cette chimie des hautes températures nées du four électrique.
En premier lieu, Henri Moissan reconnaît que les oxydes métalliques considérés comme infusibles et fixes pouvaient être facilement fondus et volatilisés. La chaux, la baryte, la strontiane et la magnésie prenaient l'état liquide et pouvaient être distillées. Il en était de même pour les métaux difficilement fusibles comme le fer, le platine qui étaient liquéfiés, puis portés à leur température d'ébullition en quelques minutes. La notion de corps infusible et fixe disparaissait comme avait disparu la notion de gaz permanent, après les belles recherches de M. Cailletet.
A cette température élevée du four électrique, que M. Violle put évaluer à 3500°, tous les corps étaient volatilisés ou dissociés. Cependant, en réglant convenablement la marche du four, il devenait possible de préparer nombre de composés nouveaux.
L'étude de l'action du carbone sur les oxydes permit de préparer facilement les métaux réfractaires, le chrome, le manganèse, le molybdène, le tungstène, le titane, le vanadium et quelques autres encore, pour la plupart à peine entrevus jusqu'ici. Sous l'action d'un excès de carbone, ce furent des carbures métalliques qui se formèrent le plus souvent, et alors surgissent toutes ces nouvelles combinaisons. Le carbure de calcium, donnant avec l'eau un dégagement de gaz acétylène pouvant servir à l'éclairage, passait directement du laboratoire scientifique à l'usine. Sa fabrication devenait rapidement l'une des plus importantes utilisations de la houille blanche et provoquait ce bel élan qui, en quelques années, dotait nos régions montagneuses de nombreuses usines métallurgiques.
L'ensemble des recherches concernant le rôle du carbone vis-à-vis des métaux montrait que quelques-uns d'entre eux : l'or, le cuivre, le bismuth et l'étain, ne dissolvaient que des quantités très faibles de ce métalloïde ; d'autres, au contraire, tels que le platine et les métaux voisins, sans paraître former de carbures définis, donnaient avec le carbone des solutions desquelles ce dernier corps se déposait sous la forme de graphite. Dans le cas du platine, le graphite produit appartenait à la variété des graphites foisonnants de Luzi.
Parmi les métaux alcalins, seul le lithium donnait un carbure relativement stable, répondant à la formule C2Li2. Les oxydes de strontium et de baryum étaient facilement réduits, en donnant purs et cristallisés les carbures C2Ba et C2Sr déjà signalés par M. Maquenne.
Les terres rares réduites par le charbon se transformaient en carbures répondant à une formule du type C2M, mais qui, sous l'action de l'eau, donnaient des mélanges d'hydrocarbures liquides et gazeux.
L'aluminium, regardé comme un métal sans action sur le carbone, s'y combinait pour donner le carbure C3Al4, corps jaune magnifiquement cristallisé décomposant l'eau avec dégagement de méthane pur.
Beaucoup d'autres carbures réagissant sur l'eau étaient encore obtenus ; citons notamment le carbure d'uranium qui, au contact de l'eau, donnait abondamment, à côté des produits gazeux, des hydrocarbures liquides et solides.
L'action de l'eau sur ces carbures, qui dégageait en abondance des carbures d'hydrogène, conduisait Henri Moissan à une explication très vraisemblable de la formation de certains gisements de pétrole.
La réduction des oxydes des métaux réfractaires, convenablement conduite, permettait de préparer ces métaux à l'état de pureté ou de produire leurs carbures définis. Il était aussi facile d'obtenir des corps intermédiaires, sorte de fontes qu'il était possible, comme dans le cas du chrome et du molybdène, d'affiner par une nouvelle fusion en présence d'oxydes.
Au chapitre des carbures vinrent s'ajouter ceux des borures et des siliciures, dont l'étude était poursuivie parallèlement soit par Henri Moissan, soit par ses élèves.
Mentionnons encore les beaux travaux sur les divers états du carbone, sorte de corollaire de la reproduction du diamant.
L'exécution des recherches de Henri Moissan sur la chimie des hautes températures comprend deux périodes. Dans la première période d'exploration, il parcourt l'immense domaine inconnu qu'il vient de découvrir, il en recueille les matériaux les plus précieux et, en quelques années, étonne le monde savant par l'abondance de ces découvertes, qui se succèdent sans interruption. Puis dans une seconde partie, qu'il était loin de considérer comme terminée, il reprenait plus en détail l'étude des faits nouveaux, cherchant autant qu'il était possible à préciser tel ou tel phénomène. C'est ainsi que, tout récemment, il poursuivait l'étude comparée de la volatilisation des métaux.
C'est d'ailleurs là un caradère général de l'?uvre de Henri Moissan. De même qu'il n'avait jamais quitté l'étude des diverses variétés de carbone, il n'avait cessé de poursuivre ses recherches sur le fluor et ses composés. Avec le professeur Dewar, il avait produit sa liquéfaction et fait d'importantes observations sur l'aclivité chimique de cet élément aux températures les plus basses qu'il était possible de réaliser avec l'air ou même l'hydrogène liquides. Il poursuivait encore systématiquement, seul ou avec ses élèves, l'étude des fluorures préparés directement par l'action de ce gaz sur les métalloïdes et les métaux. Il précisait les données physiques et chimiques concernant ces importants composés.
Les recherches plus récentes de Henri Moissan forment trois groupes distincts comprenant : l'étude du calcium, celle des hydrures métalliques et ses travaux en vue de réaliser la synthèse de l'ammonium.
C'est en 1898 qu'il donna la préparation du calcium. Jusque-là ce métal, aujourd'hui préparé dans l'industrie par voie électrolytique, n'avait jamais été obtenu à l'état de pureté. Les différents auteurs qui avaient essayé de l'isoler n'en avaient produit que de très petites quantités, et les descriptions qu'ils en faisaient n'étaient nullement comparables. Toujours avec une même méthode, Henri Moissan aborda ce nouveau problème. Il fit une étude critique de tous les essais antérieurs et, en modifiant heureusement le procédé de Liès-Bodart et de Jobin, il obtint le calcium parfaitement pur et cristallisé.
En traitant l'iodure de calcium par un excès de sodium, il permit au calcium libéré de se dissoudre dans le métal alcalin où il cristallisait. On pouvait aisément le séparer ensuite par l'action de l'alcool absolu qui détruisait le sodium. En possession du calcium pur, Henri Moissan faisait une étude complète de ses propriétés. Il en préparait l'hydrure et l'azoture. Par l'action du gaz acétylène sur le calcium ammonium qu'il venait de découvrir, il obtenait un carbure de calcium blanc très pur, établissant ainsi que ce composé, toujours très coloré lorsqu'on le fabrique au four électrique, ne doit cette coloration qu'à la présence des impuretés. Le phosphure de calcium pur lui permettait la préparation de l'hydrogène phosphore gazeux non spontanément inflammable.
La découverte de l'hydrure de calcium avait appelé l'attention de Henri Moissan sur cette classe intéressante de composés dont on ne connaissait que quelques rares représentants. A part l'hydrure de lithium, que M. Guntz avait obtenu en 1893, et les hydrures de cuivre, d'argent et de palladium, on ne possédait guère d'hydrures métalliques définis.
En reprenant l'étude de l'action de l'hydrogène sur les métaux, il préparait les hydrures de potassium et de sodium KH et NaH, que MM. Troost et Hautefeuille avaient entrevus, mais auxquels ils avaient attribué des formules différentes. Peu après, il obtenait les hydrures de cesium et de rubidium. A l'aide de ces nouveaux composés très adifs, au point de vue chimique, il réalisait d'intéressantes synthèses. Ces hydrures alcalins se combinaient à l'acide carbonique pour donner des formiates. Avec l'anhydride sulfureux, ils donnaient naissance aux hydrosulfites. Par leur action sur les halogènes des radicaux alcooliques, ils produisaient les carbures d'hydrogène correspondants.
L'observation minutieuse du mode d'action des différents réadifs sur ces hydrures lui montrait qu'une même réaction se produisait parfois à des températures fort variables, alors que rien ne paraissait être changé dans les conditions expérimentales. Il se trouvait mis accidentellement en présence d'un problème qui le passionnait beaucoup, celui de la recherche des causes déterminantes des réactions. Par des expériences d'une précision et d'une élégance que lui permettait son extraordinaire habileté expérimentale, il démontrait bientôt que les différences observées étaient dues à l'absence ou à la présence d'une trace d'eau. L'un des exemples fournissant une des démonstrations les plus frappantes de ce fait était celui de la synthèse des formiates.
L'anhydride carbonique absolument sec réagit sur l'hydrure de potassium à 54°, en fournissant le formiate de potassium. En présence d'une trace d'eau, cette formation de formiate a lieu déjà à -80°. La quantité d'eau nécessaire pour provoquer cette réaction mérite bien le nom de trace. Dans l'expérience ingénieuse que Henri Moissan avait imaginée pour démontrer ce fait, elle était représentée par la faible humidité correspondant à la tension de vapeur de la glace à -85°. Ces délicates recherches sont à rapprocher de celles de Dixon et de Brereton Baker.
Celui qui avait isolé le fluor et réalisé la synthèse du diamant pouvait tenter de préparer l'ammonium. C'est en effet ce problème qui passionnait Henri Moissan dans ses dernières années. Ses recherches sur l'ammonium avaient eu comme point de départ l'étude des métaux-ammoniums, dont M. Joannis avait nettement établi l'existence. Il avait préparé, lors de ses travaux sur le calcium, le calcium-ammonium, puis le lithium-ammonium. Il avait, en outre, fait une étude approfondie des propriétés de tous les ammoniums alcalins.
Henri Moissan espérait effectuer avec ces métaux-ammoniums, en opérant à très basse température, des réactions où un métal-ammonium comme le sodammonium pourrait céder son sodium, fixer de l'hydrogène et fournir le groupement ammonium (NH4)2. C'est ainsi qu'il pensa hydrogéner le lithium-ammonium au moyen de l'hydrogène sulfuré liquide ou par le chlorure d'ammonium. Mais il ne put constater que la production d'ammoniac et d'hydrogène.
Abandonnant cette voie, il reprit l'étude de l'amalgame d'ammonium et il put, en opérant dans l'ammoniac liquéfié, le préparer en l'absence d'eau. Il réussit à démontrer d'une façon rigoureuse que, dans la décomposition de cet amalgame, les volumes des gaz dégagés, ammoniac et hydrogène, étaient bien dans le rapport de H à NH3. Mais, de même que les métaux-ammoniums, cet amalgame ne lui permit pas de mettre en liberté l'ammonium lui-même. En dernier lieu, il s'était adressé à l'électrolyse des sels ammoniacaux et, d'une façon plus générale, à l'électrolyse des sels métalliques dissous dans l'ammoniac liquide. L'une de ses dernières observations importantes, qui fit l'objet du dépôt d'un pli cacheté porté à la connaissance de l'Académie des Sciences après sa mort, concernait l'électrolyse d'une solution d'iodure mercurique dans le gaz ammoniac liquéfié. Dans cette expérience, il observa que, pendant le passage du courant, il se formait sur la cathode, constituée par une lame de platine, un dépôt de filaments bleus s'enchevêtrant facilement. Dès l'arrêt du courant, ce corps bleu se décomposait brusquement en dégageant de l'hydrogène et en donnant un nuage gris de mercure. Ce composé bleu était soluble dans le mercure auquel il communiquait les propriétés de l'amalgame d'ammonium. Il se proposait d'approfondir l'étude de cette intéressante combinaison et d'en déterminer la nature.
Moissan, professeur à l'Ecole supérieure de pharmacie de Paris. Ce portrait figure dans la Salle des Actes de l'Ecole de Pharmacie, 4 avenue de l'Observatoire à Paris 6ème
(C) Photo prise en 2006 par Alain Dufour, professeur à la Faculté des sciences pharmaceutiques et biologiques de l'Université de Paris 5. Interdiction de reproduire sans l'autorisation du photographe.
Moissan participa aux travaux de l'Académie de Médecine et du Conseil d'Hygiène, à la Commission d'aluminium du ministère de la guerre, et fut nommé professeur de toxicologie, puis de chimie minérale à l'Ecole supérieure de pharmacie et finalement à la Faculté des sciences de Paris. Il était très apprécié pour ses capacités pédagogiques et d'encouragement des jeunes.
Dans son laboratoire, il avait créé une douce intimité. Tout à tour, apportant ses conseils ou sa fine critique, il ravivait le zèle de ceux que l'insuccès avait momentanément découragés. Ceux qui ont eu le plaisir de travailler avec lui ont toujours été frappés de la largeur de ses vues et de sa clairvoyance. C'était avec une grâce charmante qu'il discutait les résultats d'une expérience terminée ou la forme à donner à celle qui lui paraissait devoir être tentée. Il aimait à développer chez ses élèves l'esprit critique, leur accordant toute liberté pour émettre des opinions contraires aux siennes, se contentant de sourire ou de railler avec bienveillance lorsqu'une idée par trop bizarre était exprimée devant lui. Sa présence au laboratoire était une joie pour tous. Il y apportait son entrain et son enthousiasme, qu'il communiquait à ceux qui l'environnaient.
On a reproché parfois à Henri Moissan d'être un adversaire des théories nouvelles. C'est là une erreur complète que peuvent rectifier tous ceux qui l'ont bien connu. Il aimait au contraire à se tenir au courant des progrès réalisés dans l'ordre des doctrines chimiques et si, dans certains cas, il se montrait sceptique à l'égard des conséquences d'une hypothèse qui lui semblait trop hardie, si parfois il ne consentait pas à limiter l'horizon chimique par des lois qui lui apparaissaient comme trop étroites, il ne dédaignait aucune méthode nouvelle d'investigation, aucune interprétation susceptible de conduire à une compréhension plus rigoureuse d'un phénomène.
Si parmi les nombreux travaux de Henri Moissan, il en est peu qui se rattachent à des questions purement théoriques, cela tient à la nature même de l'?uvre qu'il a accomplie. Il aimait à répéter, après Faraday, que la chimie est une science expérimentale, et il faut reconnaître que l'expérimentation lui avait apporté de telles satisfactions qu'il pouvait être fidèle à cette définition de notre science. Il fut d'ailleurs un manipulateur d'une rare habileté. Aimant par-dessus tout la simplicité des moyens, il réalisait avec un matériel rudimentaire les expériences les plus délicates et les plus précises.
L'?uvre de Henri Moissan embrasse la chimie minérale tout entière. Elle a provoqué une véritable renaissance de cette branche de notre science. En introduisant des méthodes nouvelles, en montrant la puissance de l'expérimentation, il a de nouveau attiré l'attention sur l'insuffisance de nos connaissances. Il a imposé la nécessité de reprendre, avec des moyens et des vues plus modernes, l'étude méthodique de la chimie minérale.
Cette influence bienfaisante de l'?uvre de Henri Moissan ne se fit pas sentir seulement en France, mais on peut dire dans le monde entier. Il avait d'ailleurs puissamment contribué à la rapide diffusion de ses idées, par tous les moyens qui s'étaient offerts à lui. Par l'accueil qu'il faisait dans son laboratoire aux chimistes étrangers, par ses conférences aux Etats-Unis, en Angleterre, par le rôle actif qu'il remplissait dans les congrès internationaux de chimie appliquée, à Vienne, à Paris, à Berlin, à Rome, il avait directement provoqué cette sorte de réhabilitation de la chimie minérale à laquelle il recrutait de nombreux disciples.
Lorsque des hommes arrivent ainsi à exercer une influence mondiale, lorsqu'ils apportent dans le domaine scientifique et dans l'industrie de telles découvertes, lorsqu'ils ont pu, par leur inlassable énergie et leur colossal labeur, donner à une science un tel élan, on ne peut s'étonner de leur renommée universelle. Henri Moissan était bien l'un de ces hommes.
Aussi serait-il difficile de trouver une Académie ou une grande Société savante qui n'ait tenu à le compter parmi ses membres.
Nous avons vu qu'il avait été élu membre de l'Académie de Médecine en 1888, puis dans la section de chimie de l'Académie des Sciences en 1891. Depuis, il avait été nommé membre de la Société royale de Londres, membre correspondant de l'Académie des Sciences de Berlin, de l'Académie des Sciences de Munich, de l'Académie des Sciences de Saint-Pétersbourg, de Bruxelles, d'Amsterdam, de New-York, de Turin, de la Société royale de Danemark, de la Société royale des Sciences d'Upsal, de Harlem, de Manchester, de la Société Bunsen, de la Société de Physique médicale d'Erlangen, de l'Académie de Médecine de Turin, de l'Académie des Sciences de Budapest, membre honoraire des Sociétés de Pharmacie de Londres, de Paris, des Sociétés chimiques de Berlin, de Londres, de New-York, de la Société de Minéralogie, etc. Henri Moissan était lauréat des Académies et Sociétés suivantes : Institut : prix Lacaze, 1887 ; Royal Society, médaille Humphry 1896 ; Société chimique de Berlin, médaille Hoffmann 1903 ; Franklin Institute de Philadelphie 1898; Société d'Encouragement pour l'Industrie nationale 1898; Société industrielle du Nord de la France, fondation Kuhlmann 1896.
En décembre 1906, ses amis et ses élèves s'étaient associés pour lui offrir un témoignage de leur sympathique admiration. Une médaille à son effigie, dont l'exécution avait été confiée au maître graveur M. Chaplain, lui avait été remise d'une façon tout intime, selon le désir qu'il avait exprimé. Il fut fort touché de cet hommage et il ne dissimula point la douce émotion qu'il en ressentit.
Quelques mois avant sa mort il avait la grande satisfaction de se voir décerner le prix Nobel pour la chimie, la plus haute récompense qu'un savant puisse ambitionner.
La puissance de travail de Henri Moissan était telle que l'accomplissement de cette ?uvre, qui avait exigé un labeur intense et soutenu, ne l'avait empêché à aucun moment de son existence de veiller à la culture générale de son esprit. Il avait toujours su trouver le loisir de satisfaire ses goûts littéraires et artistiques. Il n'était pas de belle ?uvre de littérature qu'il n'ait tenu à connaître. La musique et le théâtre l'attiraient peu, mais la peinture, au contraire, lui procurait d'agréables émotions. Il admirait surtout Corot, dont il possédait quelques belles toiles devant lesquelles il aimait à rêver et à reposer ses regards et son esprit. Il aimait aussi à collectionner les autographes, les vieilles gravures. Il avait réuni une très belle collection d'autographes concernant la Révolution française.
C'est à l'apogée de sa gloire scientifique, au moment de sa production la plus intense, au moment où, pourvu des plus puissants moyens d'action et où, plus enthousiaste et plus fanatique que jamais, Henri Moissan projetait de se donner plus entièrement encore à son ?uvre, que la mort stupide venait le frapper.
Après une bonne journée passée au laboratoire, il rentra chez lui le mercredi 6 février, se plaignant d'une douleur au côté et d'une lassitude générale. Quelques heures après, une forte crise d'appendicite se déclarait et rapidement son état devenait très grave. Ses compagnons de jeunesse, les docteurs Béclère, Siredey et Walter, accourus près de lui, épuisaient en vain toutes les ressources de leur art. Après quelques journées, mêlées d'espoir et des pires angoisses, il était enlevé au dévouement affectueux des siens et de ses amis, le 20 février 1907.
Cette mort frappa le monde savant de stupeur. Comme celle de Curie, cet autre grand regretté, elle survenait foudroyante, brutale, suivie peu après de celle de l'illustre Berthelot.
Sous l'impulsion même de ces génies disparus, la science se ressaisit et continue son évolution. Les germes qu'ils ont semés longtemps encore viendront par leurs rameaux naissants grandir l'importance de leur ?uvre et raviver leur souvenir. Il est une chose que le temps ne pourra non plus effacer, c'est la douleur immense ressentie par ceux qui ont vécu de la vie de tels hommes.
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