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[e-med] La publicité directe au public pour les médicaments (Revue Prescrire)
- From: "ReMeD" <c.bruneton@remed.org>
- Date: Mon, 15 May 2006 17:09:14 +0200
La publicité directe au public pour les médicaments :
une pilule pour chaque maladie ou une maladie pour chaque pilule ?
Publié dans
Rev Prescrire 2006 ; 26 (272) : 391-393.
(pdf, 134 Ko)
http://www.prescrire.org/editoriaux/EDI26685.pdf
****************
Communiqué de presse
La publicité directe au public pour les médicaments :
une pilule pour chaque maladie ou une maladie pour chaque pilule ?
Le public a besoin d'une information fiable, comparative et indépendante
concernant les problèmes de santé et tous les traitements disponibles, y
compris le choix de ne pas traiter. Ceci ne peut pas venir de la publicité,
qui vise à stimuler la vente d'un produit.
http://www.prescrire.org/aLaUne/dossierDTC.php
La publicité directe au public pour les médicaments sur prescription est
légale seulement aux États-Unis d'Amérique et en Nouvelle-Zélande.
Depuis 1990, on note une croissance rapide de ces dépenses publicitaires.
L'Agence étatsunienne du médicament (Food and Drug Administration (FDA)) a
assoupli les règles en 1997 pour les publicités à la radio et à la
télévision. En octobre 2001, un mois après l'attaque des tours jumelles à
New York, on a pu voir par exemple dans une publicité : « Des millions de
personnes souffrent d'inquiétude chronique », avec "la solution" : Paxil°
(paroxétine ; Deroxat° ou autre, en France), un antidépresseur. Dans cette
publicité, étaient mis en avant comme symptômes de cette « inquiétude
chronique » : la fatigue, la tension musculaire, les soucis, les problèmes
personnels, etc. Une autre publicité concernant Aricept° (donépézil),
préconisé dans la maladie d'Alzheimer, suggère une efficacité plus
importante que l'efficacité démontrée par les études cliniques, en ces
termes : « Les troubles de la mémoire de maman étaient causés par la maladie
d'Alzheimer. Nous ne sommes pas restés passifs. Elle a vu un médecin très
rapidement et il lui a prescrit de l'Aricept°. Maintenant elle va mieux ».
La firme pharmaceutique affirme ainsi avoir la solution face à ce diagnostic
terrible (a).
En Europe, une légalisation de la publicité de médicaments pour le grand
public a été proposée par la Commission européenne dans un projet pilote
concernant les médicaments pour l'asthme, le diabète et l'infection par le
HIV. Ce projet a été refusé par un vote du Parlement européen en octobre
2002, par 494 voix contre et 42 pour.
Pourquoi faut-il interdire la publicité directe au grand public ?
Pour les médicaments prescrits sur ordonnance, la firme n'a le droit ni de
vendre ni de faire de la publicité directement au public. Par rapport aux
médicaments en vente libre, il s'agit en effet de médicaments comportant
plus de risques ou des risques moins bien cernés. Ces médicaments concernent
les traitements de problèmes sérieux nécessitant un suivi médical. Et il y a
un risque de prescriptions inadéquates.
L'interdiction de la publicité directe en Europe a entraîné une réaction
d'un dirigeant de la firme Merck, en ces termes : « L'interdiction de la
publicité directe en Europe a amené une nouvelle pathologie : le syndrome de
manque d'information. Ce syndrome a une ampleur "épidémique" causant
beaucoup de souffrances et de morts. » (Per Wold-Olsen, cité dans Scrip du
31 août 2004).
Un mois plus tard, en septembre 2004, éclatait l'affaire du Vioxx°
(rofécoxib) vendu dans le monde entier de 1999 à 2004. En fait, les
premières données publiées sur les risques cardiaques sont apparues en 2000
(étude Vigor), soit un an après la mise sur le marché. Vioxx° n'est pas plus
efficace que les médicaments comparables : il est plus cher, mais il a fait
l'objet d'une publicité directe extraordinaire, représentant cinq cents
millions de dollars en cinq ans, soit plus que Pepsi-Cola ! En 2005, David
Graham, de la FDA, a estimé que ce produit avait provoqué entre 88 000 et
139 000 crises cardiaques supplémentaires.
Cette affaire a-t-elle marqué la fin de la discussion sur la légalisation de
la publicité directe en Europe ?
Oui et non. Oui, car il y a peu de possibilité de voir bientôt être ratifiée
une nouvelle loi européenne légalisant cette publicité. Non, car la
publicité directe est en fait implantée, et particulièrement rentable.
Pour la publicité, des dépenses considérables
Ces dépenses publicitaires, un peu plus de 1 milliard de dollars en 1997 et
plus de 4 milliards en 2004, ont évidemment un effet sur les ventes des
médicaments aux États-Unis d'Amérique. L'augmentation de ces ventes
représente 20,8 milliards de dollars en un an, de 1999 à 2000. En effet 48 %
de l'augmentation sont liés à la vente de cinquante médicaments promus par
cette publicité, et 52 % à la vente des 10 000 autres médicaments.
D'après la réglementation en vigueur aux États-Unis d'Amérique, il existe
trois types de publicités pour les médicaments :
- la publicité "complète", avec le nom commercial et les indications
(problèmes de santé pour lesquels le médicament est prescrit) ;
- la publicité dite "de rappel", avec le nom commercial seulement. Les
indications ou problèmes de santé ne sont pas mentionnés ;
- la publicité dite "de demande d'aide", qui mentionne le problème de santé
mais pas le nom commercial, et suggère de consulter un médecin.
Un exemple de publicité complète est celle de Zoloft° (sertraline), qui
préconise le traitement du syndrome prémenstruel par cet antidépresseur en
ces termes : « Are you giving up days to what you think is P.M.S. ? ».
L'indication promue, le syndrome dysphorique prémenstruel, a été refusée par
l'Agence européenne.
Un exemple de publicité "de rappel" est celle de Vioxx° (rofécoxib) où l'on
voit, image axée sur l'efficacité, une patineuse célèbre.
Un exemple de publicité de "demande d'aide" est celle de la firme Merck,
productrice de Fosamax° (acide alendronique) pour le traitement de
l'ostéoporose, et qui conseille vivement aux femmes, après la soixantaine,
de pratiquer une ostéodensitométrie.
Ces trois types de publicités sont autorisés aux États-Unis d'Amérique. La
publicité dite "de rappel" commence à apparaître au Canada par le biais
d'une nouvelle interprétation de la loi, et la publicité dite de "demande
d'aide" se développe au Canada, en Australie, en Europe et ailleurs. Elle
est mal contrôlée et difficile à réglementer. Elle existe aussi en France,
notamment à la télévision.
De nombreux exemples peuvent être donnés
Ainsi celui d'une publicité "de rappel" concernant Levitra° (vardénafil),
médicament des troubles de l'érection, vue à Toronto en 2005 : « Parce que
la vie doit être spontanée, voyez votre médecin (Because life should be
impulsive. ask your doctor !) ». Au Canada, les publicités "de rappel" sont
en évidence depuis 2000, à la suite d'une nouvelle interprétation élargie
d'un règlement concernant les publicités pour les prix des médicaments.
Ou encore la publicité préconisant la prise d'Accutane° (isotrétinoïne orale
; Roaccutane° ou autre, en France) pour traiter l'acné avec ces mots : «
Stop hiding ! » et conseillant de s'informer auprès de son médecin. Alors
que ce médicament est contre-indiqué pendant la grossesse en raison de
risques sérieux de malformations.
Une publicité grand public, du type "demande d'aide", concerne Xenical°
(orlistat) indiqué, au Canada, dans l'obésité (indice de masse corporelle
(IMC) = 30 kg/m2 ou > 28 kg/m2 + facteurs de risque cardiovasculaire), avec
cette phrase : « Demandez à votre médecin l'histoire de Julie », accompagnée
de quatre images d'une femme non obèse qui voudrait simplement perdre
quelques kilos, sans mentionner le nom du produit. Le médecin est
sensibilisé lui aussi par une lettre intitulée « Je suis Julie ».
En réalité, ce médicament est autorisé pour les obésités (avec indice de
masse corporelle = trente kilos par mètre carré) avec risque
cardiovasculaire. De plus, il est cher et pas très efficace, et n'a pas été
testé chez les non obèses. Il a aussi des effets indésirables, de nature
gastro-intestinale : selles graisseuses, flatulence, écoulement graisseux,
etc.
Dans un autre domaine, une publicité canadienne de type "demande d'aide"
incite à faire un dosage du cholestérol : l'image représente les pieds d'un
homme décédé, allongé dans une morgue, portant une étiquette accrochée au
gros orteil gauche, sur laquelle on peut lire : « crise cardiaque, 52 ans ».
À côté, on peut lire : « Dire qu'un simple test de cholestérol aurait pu lui
éviter ça ». À propos de cette publicité, J. Quick et ses collègues de
l'Organisation mondiale de la santé (OMS), écrivent dans le Lancet le 30
août 2003 : « L'information présentée comportait des propositions
fallacieuses et a omis des faits importants. Cela pourrait mener à une
utilisation médicamenteuse sans justification médicale ou à des risques qui
auraient pu être évités ». Suite à une plainte canadienne contre cette
publicité, le ministre de la Santé a répondu le 16 juin 2004 : « Ce message
ne suggère ni l'utilisation d'un médicament anticholestérol spécifique, ni
l'utilisation d'un médicament quelconque. Donc, on ne peut dire que ce
message soit une publicité. Ce message devrait mener à une consultation
médicale où un traitement approprié sera recommandé au patient » (b). Enfin
une publicité étatsunienne pour Lipitor° (atorvastatine ; Tahor°), le
médicament le plus vendu dans le monde, dit que « High cholesterol comes in
all shapes and sizes ». Mais le taux élevé de cholestérol est-il une maladie
ou un facteur de risque ? Parfois le risque du médicament est plus élevé que
le risque cardiaque que l'on veut éviter.
Le champ de la santé mentale n'est pas épargné
La santé mentale est-elle une question de chimie, avec une solution chimique
? Une publicité pour Zoloft° (sertraline) indique que la dépression pourrait
être le produit d'un déséquilibre chimique et que ce produit « corrige ce
déséquilibre (works to correct the imbalance ?) » au niveau des neurones
(effet inhibiteur de la recapture de la sérotonine). Mais d'après J. Lacasse
et J. Leo, après une recherche systématique de la littérature scientifique
concernant le lien entre la dépression et la sérotonine « il n'existe pas
d'évidence scientifique de la théorie du rôle de la sérotonine. On trouve
toutefois une base de données considérables mais contradictoires. Il n'y a
pas une seule étude scientifique qui pourrait soutenir directement l'idée
que n'importe quel désordre psychiatrique vient d'un déficit de
sérotonine.».
Un test effectué aux États-Unis d'Amérique au sujet de l'influence des
patients sur la prescription d'antidépresseurs est très significatif. Des
"patients standardisés", des actrices, ont joué le rôle de patients
déprimés, demandant un traitement pour dépression ou pour trouble de
l'adaptation, en effectuant trois cents visites non annoncées auprès de cent
cinquante médecins. Plusieurs scénarios ont été utilisés : symptômes de la
dépression majeure ; troubles de l'adaptation ; demande ou non ; nom
commercial ou non. Les médecins sollicités ont-ils prescrit des
antidépresseurs ? Pour les patients avec symptômes de dépression sans
demande précise, trois médecins sur dix ont prescrit ; en cas de demande de
Deroxat° (paroxétine), plus de la moitié l'ont prescrit ; pour les patients
se plaignant d'un "trouble de l'adaptation" sans demande particulière, un
médecin sur dix a prescrit, et un peu plus de la moitié en cas de demande de
Deroxat° (paroxétine).
Quelle est la valeur éducative des publicités ?
Une enquête en médecine générale a été effectuée comparativement à
Sacramento et à Vancouver, incluant 1 431 patients de 78 médecins, utilisant
un questionnaire avant et après la consultation : 7 % des patients
étatsuniens ont demandé un médicament promu par la publicité directe au
public, contre 3 % des patients canadiens. Si un patient demandait un tel
médicament, il le recevait : les médecins ont prescrit trois fois sur quatre
les médicaments demandés, sans différence entre les médecins étatsuniens et
canadiens.
Une étude sur 320 publicités dans 18 grandes revues américaines entre 1989
et 1998 a montré que l'information (ou les données les plus importantes pour
une décision éclairée et partagée (« shared informed treatment choices »))
était absente dans la majorité des cas. Neuf fois sur dix la publicité ne
mentionnait pas la probabilité de réussite du traitement, ni sa durée ; huit
fois sur dix, elle ne mentionnait pas d'autres possibilités d'aide à la
guérison ; sept fois sur dix, elle ne mentionnait pas les autres traitements
possibles, et six fois sur dix, elle ne précisait pas le mode d'action.
Beaucoup de publicités incluent des offres gratuites ou des baisses de prix,
ce qui pourrait inciter un patient à utiliser un médicament spécifique. Une
publicité aux États-Unis d'Amérique offre un essai gratuit de sept jours
pour Ambien CR° (zolpidem ; Stilnox° ou autre), alors que ce médicament est
susceptible de créer une dépendance ! Une pétition effectuée en octobre
2005, demandant l'interdiction de la publicité directe a été signée par plus
de deux cents professeurs de médecine étatsuniens, affirmant que la
publicité directe « n'aide pas la santé publique. Elle ajoute aux coûts des
médicaments et au nombre d'ordonnances qui ne sont pas nécessaires, ce qui
est cher pour l'État et peut être dangereux pour les patients ».
Quel est l'avenir de la publicité directe auprès du public en Europe ? En
réalité, le public a besoin d'une information fiable, comparative et
indépendante concernant les problèmes de santé et tous les traitements
disponibles, y compris le choix de ne pas traiter. Ceci ne peut pas venir de
la publicité, qui vise à stimuler la vente d'un produit.
Barbara Mintzes
Centre de recherche en Politique et Services de santé - Vancouver (Canada)
(c)
Rev Prescrire 2006 ; 26 (272) : 391-393.
________
Notes
a- Deux exemples étatsuniens de publicité directe au public sont présentés
en page III de couverture du n° 232 de la revue Prescrire.
b- Cette campagne a aussi eu lieu en France : voir les pages III de
couvertures des n° 238 et 250 de la revue Prescrire.
c- Résumé réalisé par G. Lafue et J.-C. Bourdier d'une conférence tenue aux
Septièmes rencontres de pharmacologie sociale le 23 novembre 2005,
organisées par le Collectif de pharmacologie sociale de Toulouse et le
Service de pharmacologie clinique de la Faculté de médecine et du Centre
hospitalier universitaire (CHU) de Toulouse ; avec le soutien de l'Union
régionale des caisses d'assurance maladie (URCAM), de la revue Prescrire et
de l'Institut de recherche fédératif (IFR) 126 "Santé, Société".
Pour en savoir plus
Médicamentation :
la médicamentation de la société atteint aujourd'hui un haut degré
Accès libre
http://www.prescrire.org/aLaUne/dossierMedicamentation.php
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