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[e-med] Pour passer le cap 2005-2006: la poésie africaine au féminin


  • From: "Carinne Bruneton" <remed@remed.org>
  • Date: Fri, 23 Dec 2005 12:50:23 +0100

Chères e-mediennes et chers e-mediens

Les modérateurs de e-med s'unissent pour vous souhaiter de bonnes fêtes de
fin d'année et nos meilleurs voeux pour 2006.
Merci pour vos nombreuses contributions et remarques pertinentes en 2005,
nous espérons que 2006 sera aussi riche en échanges de point de vu qu'en
2005
Les modérateurs prennent quelques congés et vous laissent en compagnie des
poétesses africaines...
A très bientôt donc...

Carinne Bruneton, Marc Dixneuf, Jérôme Dumoulin, Michel Laloge et Jérôme
Sclafer

*********************

D'Orphée à Prométhée:
La poésie africaine au féminin

En hommage aux pionnières de l'écriture féminine africaine
1967-1997
Angèle Bassolé Ouédraogo
Burkina Faso - Canada
http://www.arts.uwa.edu.au/AFLIT/Bassole.html

Il était une fois la poésie... cette poésie devint femme!
Bienvenue sur la planète des mots - femmes!

Les écrivaines africaines ont longtemps été considérées comme les grandes
absentes de la scène littéraire africaine et les poètes, plus que quiconque,
semblent avoir été oubliées de tous. Pourtant, c'est à ces dernières que
l'on doit les débuts d'une écriture africaine au féminin. Souvent rebelles à
l'ordre établi, les femmes de lettres dont il est question ici ont su braver
les tabous, les traditions et des pratiques souvent hostiles pour se
présenter en Prométhée dans les cercles littéraires africains. Les pages qui
suivent ont pour but de présenter les écrits de quelques femmes poètes du
Sénégal, de Côte d'Ivoire et du Burkina Faso et de souligner la place
importante occupée par la poésie dans l'ensemble de la littérature
négro-africaine.

Les Pionnières
C'est en 1965 que paraissent les premières notes poétiques de la pionnière
Annette M'Baye d'Ernerville, sous la forme d'un recueil intitulé Poèmes
africains, repris l'année suivante sous le titre de Kaddu (1966). À partir
de 1968, la Congolaise Clémentine Faïk-N'Zuji enrichit l'univers littéraire
de plusieurs publications successives qui comprennent entre autres des
titres comme Murmures (1968), Kassala (1969), Le Temps des amants (1969),
Lianes (1971), Gestes interrompus (1976). La Sénégalaise Kiné Kirama Fall
publie également Chants de la rivière fraîche (1975) et Les Élans de grâce
(1979). Wèrèwèrè Liking, qui se fera connaître plus tard par son art
théâtral inspiré du rituel Bassa, commence par publier de la poésie avec On
ne raisonne pas le venin (1977).

Depuis les années 1980
A partir des années 1980, plusieurs recueils voient le jour, à commencer par
ceux de la Congolaise Marie-Léontine Tsibinda qui publie Poèmes de la terre
(1980) et Mayombe (1980). D'autres recueils suivent signés par N'dèye Coumba
Mbengué Diakhaté, N'dèye Nianga M'Baye, Fatou N'diaye Sow, Maïmouna Diop,
Awa Thiam etc. Un grand nombre de poètes d'origine sénégalaise justifie sans
doute l'idée que le Sénégal est le berceau de la poésie féminine et même de
l'écriture féminine africaine en général. Mais d'autres pays comme la Côte
d'Ivoire avec Tanella Boni et Véronique Tadjo, le Burkina Faso avec
Bernadette Sanou et Pierrette Sandra Kanzié, le Congo, le Mali, etc.
contribuent également de manière importante à l'effervescence de la poésie
africaine au féminin. De plus, en marge des poètes dont les ouvrages ont été
publiés et repertoriés, il y a toutes celles dont les manuscrits ne l'ont
pas été, celles dont les oeuvres sont maintenant introuvables, celles dont
les poèmes ont été publiés dans la presse locale etc. A l'échelle de
l'ensemble des mots-femmes, les sept poètes (mentionnées en marge) dont nous
analysons les textes ci-après ne représentent donc qu'un très petit
échantillon de la poésie africaine au féminin. Mais à l'échelle
individuelle, le tableau est tout à fait différent car l'ensemble des thèmes
soulevés par les unes se fait l'écho des préoccupations expimées par les
autres, soulignant par là une détermination commune à explorer les espaces
ouverts par la poésie en s'aventurant bien au-delà de l'univers ethéré où on
a trop souvent essayé de les enfermer.
Comme l'écrivait Tanella Boni dans Grains de sable:
Avec nos plumes marteaux - piqueurs avec nos mains sandales
de fête nous graverons sur la terre ferme nos mots de feu.


[voir la biblio détaillée des poétesses sur le site http://www.arts.uwa.edu.au/AFLIT/Bassole.html ]

POUR CONCLURE
Femme, pose sur mon front tes mains balsamiques, tes mains douces plus que
fourrure,
Là-haut les palmes balancées qui bruissent dans la haute brise nocturne[13]

Femme nue, femme noire
Vêtue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté
Femme nue, femme obscure
Fruit mûr à la chair ferme, sombres extases du vin noir,
bouche qui fait lyrique ma bouche
Savane aux horizons purs, savane qui frémit aux caresses
ferventes du Vent d'Est[14]

À ces chants nostalgiques, hommages éternels à des femmes idéalisées à
l'extrême dont on cherche vainement l'existence, les femmes répondent par
des chants aux sonorités autres et dont les accents n'égrènent pas toujours
la mélodie du paradis perdu que les hommes s'évertuent à trouver dans ces
femmes qu'ils chantent :

Les poètes du couvre-feu les poètes du
couvre - femme les poètes te couvrent de
fleurs sales du village de la participation
du linge propre de la conciliation toi
l'illuminée sans lumière toi l'ouvrière au
noir au noir sans voix toi la somme
des bluffs libres libres comme le vent (GDS, p. 54)

Même si tous les poètes et romanciers africains n'ont pas représenté la
femme africaine à partir de leurs désirs ou fantasmes, il reste néanmoins
que la vision idéaliste d'une Afrique paisible et prospère symbolisée par la
femme, amante et mère, a du mal à s'effacer de l'imaginaire de nombre
d'entre eux qui semblent en avoir besoin pour se ressourcer.

Or, les femmes ne veulent plus se contenter de cette image ainsi que l'a si
bien exprimé Mariama Bâ :
Les chants nostalgiques dédiés à la mère africaine confondue dans les
angoisses d'homme à la Mère Afrique ne nous suffisent plus. Il faut donner à
la femme noire dans la littérature africaine une dimension à la mesure de
son engagement prouvé à côté de l'homme dans les batailles de libération,
une dimension à la mesure de ses capacités démontrées dans le développement
économique de notre pays. Cette place ne lui reviendra pas sans sa
participation effective[15].

Ce message de l'une des pionnières du roman africain féminin a trouvé un
écho chez ses consoeurs dont l'exaspération face à cette image surannée
d'elles, les a tout naturellement conduites vers la création de personnages
rebelles qui leur ressemblent et dont le message de contestation ébranle la
tradition :
Aujourd'hui nous irons faire du bruit
de l'autre côté du Mur la frontière à trouer
comme un essaim d'abeilles sans passeport
comme un nuage de criquets sur
Johannesburg sur Pretoria nous
irons ensemble comme un nuage fondant
chanter un requiem noir pour l'Apartheid (GDS, p. 60)

La toile de fond pour les poètes comme pour les romancières est un espace de
lutte effrénée contre un quotidien fait de douleur, de pleurs, de misères;
on voit alors se déployer des figures de femmes révoltées contre un statut
social imposé arbitrairement et décidées à mener leur propre quête jusqu'au
bout. Des femmes atypiques apparaissent alors qui prennent leur destinée en
main et remettent en cause les traditions. Les poètes décrivent des femmes
qui disent leur désir sans honte, crient leur révolte face aux misères et
aux injustices sociales. L'image des femmes soumises à leurs maris ou à
leurs pères, absentes du champ social où tout se joue, s'évanouit peu à peu.
Le décor change et les acteurs avec lui.

En se réappropriant l'image longtemps tronquée d'elles-mêmes, les femmes
poètes essaient d'en donner le meilleur reflet possible, à leur manière et
indépendemment de leurs confrères. La rébellion contre un discours
hégémonique dominant s'organise à travers la création de personnages
évoluant dans des conditions nouvelles et véhiculant un discours différent.
Une ère nouvelle a commencé et l'histoire d'une autre écriture en train de
se faire en témoigne. La poésie africaine au féminin ne chante pas les
valeurs perdues de la Négritude, elle ne s'inscrit pas plus dans le discours
féministe occidental, mais elle professe simplement l'existence des femmes
africaines et exige qu'on prête attention à la voix de ces dernières.

Le premier acte de rébellion des écrivaines et poètes a consisté à braver
les interdits, à briser le tabou du silence et à prendre la parole afin de
raconter leur propre histoire sans intermédiaires mais comme le résume à
merveille Nafissatou Diallo :

Écrire pour dire qu'on a aimé père et mère? La bonne nouvelle! J'espère
avoir fait un peu plus, avoir été au-delà des tabous du silence qui règne
sur nos émotions[16]

Poétiquement vôtre.

Notes
[13] Léopold Sédar Senghor, "Nuit de Sine", Chants d'Ombre, Paris, Seuil,
1984, p. 14.
[14] Idem,"Femme noire", op. cit., p. 16.
[15] Mariama Bâ, "La fonction politique des littératures africaines
écrites", Écriture française dans le monde, vol. 3, no 5, 1981, p. 6.
[16] Nafissatou Diallo, De Tilène au Plateau, une enfance dakaroise, p. 132