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[e-med] Des plantes usines dont on «trait» les racines


  • From: "ReMeD" <remed@remed.org>
  • Date: Mon, 26 Sep 2005 12:56:16 +0200

Des plantes usines dont on «trait» les racines
Cultivées hors sol, elles libèrent dans l'eau des molécules ayant un intérêt
pharmaceutique ou cosmétique, au lieu de les expédier dans les feuilles.
Par Corinne BENSIMON
vendredi 23 septembre 2005 (Liberation - 06:00)
http://www.liberation.fr/page.php?Article=325854

Cultiver des plantes sous serre pour récolter à faible coût des substances à
forte valeur ajoutée : le projet a de quoi faire rêver l'industrie du
médicament et des cosmétiques. Traditionnelles consommatrices de substances
produites naturellement par des plantes sauvages ou cultivées (de la
morphine du pavot au taxol anticancéreux tiré d'un if rare), celles-ci
comptent plus que jamais sur le végétal pour renouveler leur portefeuille de
molécules actives. La culture en plein champs d'OGM produisant des protéines
d'intérêt pharmaceutique est une des voies explorées dans cette perspective.
Elle est épineuse, comme le montrent les fauchages dont elle est la cible en
France. Une «pharmagriculture» réalisée en milieu confiné a longtemps été
brandie comme une alternative, futuriste. Elle pourrait ne plus être une
chimère, grâce à une nouvelle technologie mise au point par une toute petite
équipe de biologistes de Nancy : celles des «plantes à traire», acronyme
PAT.

Stimulées. Derrière cette métaphore mammo-végétale se cachent quinze ans de
travail, une cascade d'innovations et, au final, un mode d'obtention de
biomolécules tout à fait étonnant. Cultivées sur un milieu hydroponique,
dans une eau enrichie en nutriments essentiels, les plantes sont amenées,
par des moyens biochimiques, à surproduire dans leurs racines les
«métabolites secondaires» (des molécules bioactives) qu'elles y fabriquent
d'ordinaire avec parcimonie. Stimulées telles les mammelles d'une vache sous
l'effet d'une trayeuse, les racines sont amenées à produire d'autant plus de
métabolites qu'elles en libèrent plus dans l'eau.

Cette récolte «ne nécessite pas de tuer la plante», souligne le biologiste
Eric Gonthier (1), à l'origine de ce procédé désormais breveté et exploité
par une petite entreprise nancéenne créée cet été, Plant Advanced
Technologies SAS. «On peut ainsi envisager de cultiver des plantes rares qui
produisent naturellement des substances à potentiel pharmaceutique, et de
les "traire" plusieurs fois par semaine.»

La «traite des plantes» a déjà fait ses preuves sur quelques espèces, dont
l'if (pour le taxol anticancéreux), la rue (une plante méditerranéenne qui
produit un antipsoriasis) et le datura (fournisseur de sédatifs) que les
chercheurs nancéens ont choisi comme cobaye. Bien connu des pharmacologues,
«le datura métabolise dans ses racines des alcaloïdes qui sont distribués
ensuite dans toute la plante», souligne Eric Gontier. «Il en va souvent
ainsi chez de nombreuses espèces», précise-t-il.

Exposées à toutes sortes de pathogènes, les racines sont un lieu privilégié
de production de substances toxiques qui servent à la défense des plantes et
ont donc parfois un potentiel en pharmacie. D'où l'intérêt des biologistes
pour le système racinaire. Encore fallait-il trouver le moyen d'amener la
plante à synthétiser en quantité «rentable» les métabolites convoités et à
les libérer dans l'eau plutôt que de les expédier vers les feuilles.

Grâce à une longue recherche conduite d'abord sur la récolte de molécules
produites par des cellules de racines cultivées in vitro (récolte très
coûteuse), Eric Gontier et ses collègues ont découvert les deux «gestes» qui
permettent de transformer les racines d'une plante en usine à métabolites.
Sursaturées. Primo, lui apporter dans son milieu nutritif les éléments qui
lui permettent de synthétiser la molécule à «traire». Secundo, exposer les
cellules des racines à un produit biochimique qui les rend perméables.
Ainsi, les racines deviennent sursaturées de ladite molécule, laquelle
s'échappe des cellules poreuses, perte aussitôt compensée par une reprise de
la fabrication de la molécule, et ainsi de suite...

La «traite», qui se joue en vingt-quatre heures, peut être répétée plusieurs
fois sans épuiser la plante. «On a ainsi amené le datura à produire jusqu'à
deux fois plus d'alcaloïdes que la normale», souligne Jean-Paul Fèvre, de
Plant Advanced Technologies SAS.

Une dizaine d'autres espèces sont à l'étude. Des OGM pourraient à terme les
rejoindre dans le pool des «plantes à traire». «Nous travaillons à
l'introduction de la transgénèse dans ce système», dit Jean-Paul Fèvre. Des
protéines animales, voire humaines, pourraient alors être tirées des racines
de «PAT-OGM». Cette alliance radicale permettrait ­ peut-être ­ d'en finir
avec les procès faits aux OGM pharmaceutiques et à leurs faucheurs.
(1) Institut national polytechnique de Lorraine (INPL)-Institut national de
la recherche agronomique (Inra).