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[e-med] Infections nosocomiales en France


  • From: Jérome.Dumoulin@healthnet.org
  • Date: Thu, 8 Jan 2004 04:44:03 -0500 (EST)

E-med: Infections nosocomiales en France
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Infections nosocomiales : halte aux fantasmes !,
par Jean Carlet
LE MONDE | 02.01.04 ? EDITION DU 03.01.04

L'année 2003 a été riche en épisodes médiatiques ou médiatisés concernant
les infections nosocomiales : dossier du Canard enchaîné, émissions de
Marc-Olivier Fogiel sur France 3, de Thierry Ardisson sur France 2 "Faut-il
faire confiance à l'hôpital", épidémies de bactéries résistantes, dites
"tueuses", dans le nord de la France et plus récemment à l'hôpital
Henri-Mondor (Créteil), mise en examen récente de plusieurs médecins à
l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière et à l'hôpital Cochin (Paris)...
Les médias se sont emparés de ce thème de façon récurrente mais, aussi,
outrancière, caricaturale, à la limite de l'obscène pour certains d'entre
eux, sans, le plus souvent, la moindre tentative de comprendre les causes de
ces infections ni leur caractère évitable ou non.
L'histoire tragique de Guillaume Depardieu est "utilisée" sans aucun effort
pour comprendre les tentatives désespérées pour sauver sa jambe initialement
et sans informer sur le risque d'infection considérablement augmenté, dans
son cas, par l'importance des dégâts initiaux et le caractère répété des
interventions. On est même allé jusqu'à affirmer, sans aucun argument
sérieux, que le décès de Jean-Luc Lagardère était lié à une infection
nosocomiale.
On est dans un délire médiatique absolu et bien au-delà des limites
acceptables de l'éthique professionnelle. On laisse croire que les
infections nosocomiales sont une "honte" récente, alors qu'elles sont
apparues en même temps que la médecine et que leur fréquence est en
diminution constante au fil des décennies (baisse qui a persisté au cours
des dernières années).
Les efforts considérables réalisés dans notre pays pour réduire le risque
infectieux à l'hôpital, les comparaisons que l'on peut faire avec d'autres
pays considérés classiquement comme plus développés et plus "propres" que
nous (Hollande, Suisse, Scandinavie...), ne sont pas pris en compte. Ces
comparaisons sont très loin d'être en notre défaveur, bien au contraire,
mais la presse n'aime que les scandales ou les échecs !
Après des années de travail sur ce thème, j'ai vraiment du mal à accepter
tout cela ! Le monde médical, que l'on décrie souvent, a mis en place depuis
longtemps déjà des règles éthiques pour à la fois soigner les malades et
diffuser les données scientifiques. Il a développé la médecine dite
"factuelle" qui devrait permettre d'éviter que l'on ne puisse "balancer" des
contrevérités impunément.
En toute humilité, il me semble que certains journalistes ou certains de
ceux qui les courtisent devraient faire également ce type d'effort. Le
risque pris par ceux qui caricaturent le monde hospitalier en jouant aux
apprentis sorciers est considérable. Les usagers risquent de perdre
confiance dans leur système hospitalier, pourtant (encore) excellent. Les
soignants risquent de perdre leur dévouement à l'hôpital qui est toujours
vivace. Surtout, le risque le plus grand, me semble-t-il, est de transformer
les citoyens en individus passifs, assistés, convaincus que l'on peut tout
obtenir et tout exiger sans aucune contrepartie, que l'on peut repousser les
limites de la médecine à l'infini, sans aucun risque. Comment se fait-il que
les autoroutes soient bloquées par la neige pendant plusieurs heures,
hurlaient certains il y a quelques mois ? Incroyable que l'on ne puisse pas
prévoir (donc prévenir) les intempéries ! Que font l'Etat, la police, la
météo... tous des rigolos ! Une sorte d'ingratitude générale est en train de
s'installer, dans un monde idéalisé où tout devrait pouvoir être possible et
facile. Cela me fait très peur.
Il faut que les usagers sachent que les infections hospitalières ne
disparaîtront pas, en tout cas pas complètement, parce que nous vivons en
permanence avec des milliards de bactéries sur la peau, dans le tube
digestif, dans différents organes, en particulier ceux que l'on va opérer.
Il y a plus de bactéries en nous, ou avec nous, que nous n'avons de
cellules. Les bactéries résistantes aux antibiotiques ne vivent pas que dans
l'hôpital. Elles sont simplement "sélectionnées" dans l'immense monde
microbien de l'homme ou de son environnement, en particulier par les
antibiotiques (la classe de médicaments qui a sauvé et continue de sauver le
plus de vies humaines).
Les fameux Acinetobacter, bactéries en fait peu agressives, ne s'attaquent
qu'aux malades graves, en réanimation, dont la plupart seraient morts il y a
encore dix ans et dont certains ne survivent que grâce aux prouesses de la
médecine moderne. La mortalité des patients colonisés par cette bactérie est
d'ailleurs comparable à la mortalité moyenne en réanimation.
C'est déjà un miracle que cette cohabitation avec les microbes soit en
général si pacifique quand on a des défenses contre l'infection correctes !
Vingt à trente pour cent des individus parfaitement sains portent des
staphylocoques en grand nombre sur la peau et dans le nez. La plupart des
infections après chirurgie sont liées à nos "propres" microbes. Est-ce si
extravagant, étonnant ou honteux que parfois, rarement heureusement, et pour
des raisons que l'on ne connaît que très partiellement, quelques-uns de ces
staphylocoques puissent se retrouver dans le site opéré et parfois y
proliférer ?
Il faut tout faire pour éviter cela, bien sûr, et par tous les moyens, en y
mettant toute notre énergie, mais pas en prenant l'hôpital comme bouc
émissaire ni en essayant de dresser les usagers contre ceux qui font le plus
souvent le maximum pour soigner. Il faut mener cette lutte ensemble, le
patient étant partenaire - pas un partenaire aveuglé, leurré par une
information caricaturale, mais un partenaire informé et donc exigeant,
lucide et responsable.
Il faut être créatif, ouvrir, comme le disait Guillaume Depardieu dans
l'émission de Fogiel avec une maladresse liée à sa révolte, de nouvelles
voies de recherche et de réflexion, aller vers une prévention "à la carte",
personnalisée, où les antibiotiques seraient utilisés en prophylaxie
(prévention) à bon escient et surtout en fonction du risque individuel mieux
évalué (en particulier par une sorte de cartographie des microbes portés par
le malade avant une opération)...
Pour l'instant c'est encore difficile à réaliser, mais cela sera sans doute
facilité par les techniques modernes de détection rapide des bactéries.
Cependant cela ne surviendra pas si l'on prend les usagers pour des idiots
et des assistés, et si on leur fait croire que la science a tous les
pouvoirs, qu'ils peuvent vivre dans un monde stérile, protégé et sans
risque, et avoir à la fois le beurre, l'argent du beurre et l'ingratitude.

Le docteur Jean Carlet est chef du service réanimation polyvalente à la
Fondation hôpital Saint-Joseph (Paris), président du Comité technique
national des infections nosocomiales.

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