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[e-med] (3)Harare va réintroduire le DDT pour lutter contre le paludisme
- From: remed@remed.org
- Date: Thu, 23 Oct 2003 04:38:10 -0400 (EDT)
E-MED:(3)Harare va réintroduire le DDT pour lutter contre le paludisme
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[Modérateur: j'ai trouvé cet article sur le web qui me semble faire une
bonne synthèse sur le sujet. Cet article est publié par "L'État de la
planète magazine" et " l'institut Worldwatch" et vous trouverez des infos
sur ces organisations en bas de l'article. Bonne lecture! CB]
Malaria, moustiques et DDT
http://www.delaplanete.org/articles/no_3/malaria.html
Guerre toxique contre une maladie planétaire
Par Anne Plat McGinn, chercheuse de l'institut Worldwatch. Auteure du
"paper" 153 du Worldwatch, Why Poison Ourselves ? A Precautionary Approach
to Synthetic Chimicals.
Traduction: Alexandre Friedrich
Cette année comme chaque année au cours des dernières décennies, des
centaines de milliards de moustiques injecteront des centaines de millions
de fois les parasites de la malaria dans les flux sanguins de l'homme. La
maladie sera fatale pour un à trois millions des quelque 300 à 500 millions
de cas avérés de malaria. Parmi ces victimes, une majorité de femmes
enceintes et d'enfants. C'est du moins ce que nous disent les études
officielles, mais il est probable qu'elles sous-estimentla réalité. En
effet, la plupart des décès provoqués par la malaria ne sont pas recensés
formellement. A dire vrai, le nombre de morts que provoque la malaria est
proche du nombre de morts dus au SIDA, qui tue actuellement environ 3
millions de personnes par an.
Mais contrairement au SIDA, la malaria est une maladie mortelle tenue pour
secondaire. En dépit de ces décès et du fait que 2,5 milliards de personnes
(40 % de la population mondiale) sont exposées à cette maladie, la malaria
n'est pas, à un niveau international, une priorité des politiques de santé
publique. La malaria fait rarement l'actualité et les fonds consacrés à la
recherche dans ce domaine ne dépassent pas les 150 millions de dollars par
année. A titre de comparaison, cette somme représente environ 5 % des 2,8
milliards de dollars que le gouvernement des Etats-Unis prévoit de consacrer
à la recherche sur le SIDA pour l'année fiscale 2003.
Si la menace était stable, on comprendrait mieux, sans pour autant
l'excuser, le peu de priorité accordé à la recherche sur la malaria.
Malheureusement, elle ne l'est pas. Il est vrai que l'extension géographique
de la maladie s'est considérablement réduite dans la deuxième moitié du
20ème siècle, mais au cours des dernières décennies, la maladie est devenue
plus virulente. A peu près toutes les régions où la maladie est endémique
ont vu apparaître des souches de parasites résistant aux médicaments, un
phénomène qui augmente sans doute le taux de mortalité. Dans des pays aussi
différents que l'Arménie, l'Afghanistan ou la Sierra Leone, l'absence ou le
délabrement des infrastructures de base ont multiplié les lieux de
reproduction des moustiques porteurs de la maladie. Les bidonvilles qui
s'étendent rapidement dans nombre de villes tropicales manquent également de
ce type d'infrastructures : l'état sanitaire déficient et la surpopulation
font de ces zones des foyers d'apparition de la maladie même si, jusqu'ici,
la malaria a surtout été considérée comme une maladie rurale.
Que peuvent faire les politiques actuelles pour contrer ces menaces ?
L'arsenal médical est limité ; il n'y a pas plus d'une douzaine de
médicaments courants contre la malaria, et d'une façon ou d'une autre, la
malaria résiste à la plupart d'entre eux. En l'absence d'un moyen fiable de
détruire les parasites, les politiques ont tenté de détruire les moustiques
qui en sont les vecteurs, ce qui a conduit à un usage abondant de pesticides
synthétiques, au nombre desquels figure l'un des plus anciens et des plus
dangereux, le Dichloro-Diphényl Trichloréthane ou DDT.
Le DDT n'est plus utilisé ni produit dans la plus grande partie du monde,
mais dans la mesure où il ne disparaît pas facilement, il demeure un des
pesticides les plus détectés dans le lait des mères nourricières. Le DDT
fait également partie des "douze produits chimiques néfastes" inscrits en
2001 dans la Convention de Stockholm sur les polluants organiques résistants
(Persistant Organic Pollutants). Les signataires du traité POP tombèrent
fondamentalement d'accord pour interdire tous les usages du DDT sauf en tant
que dernier recours contre les moustiques porteurs de maladies.
Malheureusement, le DDT est encore utilisé régulièrement dans 19 pays, la
plupart situés en Afrique (à ce jour, seuls 11 de ces pays ont signé le
traité). Parmi les pays signataires, 31 - soit un peu moins d'un tiers - ont
annoncé qu'ils se réservaient le droit d'utiliser le DDT dans le cadre de la
lutte contre la malaria. Même si la situation actuelle porte à croire qu'un
tel usage est inévitable, il existe de bonnes raisons de penser que le
progrès de la lutte contre cette maladie est compatible avec une réduction
du recours au DDT.
La malaria est provoquée par quatre espèces de protozoaires parasites du
genre Plasmodium. Ces parasites sont exclusivement propagés par certains
moustiques du genre anophèle. L'infection débute lorsqu'un moustique femelle
porteur du parasite se pose sur le peau et perce un vaisseau capillaire afin
de s'alimenter en sang. La parasite est alorsinjecté dans le sang humain par
le biais de la salive du moustique sous une forme que l'on nomme sporozoite.
Environ le dixième de la quantité de sporozoites dont le moustique est
porteur peut être injecté pendant son repas, ce qui signifie qu'autant de
parasites seront injectés lors de la piqûre suivante. A moins que la victime
ne possède une certaine immunité contre la malaria - généralement à la suite
d' expositions antérieures - la plupart des sporozoites échapperont au
système immunitaire et gagneront le foie en moins d'une heure. Là, ils
envahissent les cellules du foie et se multiplient de manière asexuée
pendant environ deux semaines. A ce moment là, les quelques douzaines de
sporozoites originelles seront devenues des millions de merozoites, ayant
pris la forme qu'aura le parasite lorsqu'il quittera le foie pour
contaminer, par le biais du sang, les cellules rouges du corps. Dans ces
cellules, les merozoites suivent un autre cycle de reproduction asexuée au
terme duquel les cellules éclatent, libérant des millions de nouveaux
merozoites qui envahissent d'autres cellules rouges. Ce processus est à
l'origine des fièvres aiguës et des frissons symptomatiques de la malaria,
qui se manifestent par poussées intermittentes. Lorsque la destruction des
cellules rouges, lors de ces accès de fièvre, dépasse un certain seuil, elle
entraîne des convulsions, des difficultés respiratoires, le coma et la mort.
En se multipliant à l'intérieur des cellules rouges, le parasite produit des
merozoites mais aussi des gamétocytes capables de se reproduire
sexuellement. Le parasite peut ainsi revenir dans le moustique: en effet,
alors même qu'il injecte des merozoites, le moustique peut en piquant
ingérer les gamétocytes d'une personne déjà infectée. Les gamétocytes se
reproduisent dans l'intestin du moustique et les ?ufs ainsi produits
envahissent les cellules de l'intestin. A terme, de nouveaux sporozoites
issus de l'intestin se mêlent aux glandes salivaires du moustique, prêts à
contaminer les flux sanguins d'un autre homme, relançant ainsi tout le
cycle.
Parmi à peu près 380 espèces de moustiques du genre anophèle, 60 peuvent
transmettre la malaria à l'homme. On trouve ces vecteurs de la malaria dans
toutes les régions tropicales et les zones à climat tempéré où ils
transmettent la maladie avec une redoutable efficacité. La malaria est
hautement contagieuse, ainsi que le montre l'instrument de mesure que les
épidémiologistes nomment le "nombre de reproduction de base" (NRB). Le NRB
indique le nombre moyen de nouveaux cas de la maladie qu'une personne
infectée est susceptible de provoquer. La rougeole, par exemple, est une des
plus contagieuses des maladies non-vectorisées (celles où l'agent pathogène
voyage directement de personne à personne, sans la présence d'un
intermédiaire tel que le moustique). Le NRB de la rougeole est situé entre
12 et 14 ce qui signifie qu'une personne atteinte de rougeole contaminera
probablement entre 12 et 14 autres personnes. (Ce processus a heureusement
une limite : lorsqu'un agent pathogène contamine une région donnée, il
rencontre de moins en moins de personnes qui ne sont pas déjà malades ;
ainsi un seuil est finalement atteint.) Le SIDA occupe l'autre extrémité de
l'échelle : il est mortel, mais il se répand lentement à travers la
population. Son NRB dépasse tout juste 1, le minimum requis pour que
subsiste l'agent pathogène. Dans le cas de la malaria, le NRB varie beaucoup
; cette variation tient à des facteurs tels que la nature de l'espèce de
moustique présente dans la région et la température de cette région. (Le
danger augmente avec la chaleur dans la mesure où les parasites arrivent
plus vite à maturité dans un climat chaud). La malaria a parfois un NRB qui
dépasse 100 : au cours de sa vie adulte, soit environ une semaine, un
moustique porteur de la malaria peut infecter en principe plus de 100
personnes.
Sept ans, sept mois
"Malaria" vient de l'italien "mal'aria". Pendant des siècles les médecins
européens ont attribué la maladie au "mauvais air". Si l'on excepte le
rapprochement fait entre le mauvais air et les marais - un préjugé utile
étant donné les colonies de moustiques qui abondent dans ces derniers- la
médecine d'autrefois s'est montrée à peu près impuissante face à la maladie.
Ce n'est qu'en 1897 que le médecin Ronald Ross prouva que les moustiques
étaient les transmetteurs de la malaria.
Les implications pratiques de la découverte de Ross ne passèrent pas
inaperçues. A titre d'exemple, sous Theodore Roosevelt, l'administration
américaine désigna la malaria et la fièvre jaune (une autre maladie dont le
vecteur est le moustique) comme les obstacles les plus importants à la
construction du canal de Panama. Une conclusion qui n'a rien de surprenant
si l'on se souvient que la précédente tentative de construire le canal, à
l'initiative de la France - tentative antérieure à la découverte de Ross -
se solda, dit-on, par la mort de 10'000 à 20'000 ouvriers des suites de la
maladie. Les ouvriers américains protégèrent leurs réserves d'eau et leurs
quartiers d'habitation au moyen de moustiquaires, tentèrent de combler ou
de drainer les marais, installèrent des égouts, versèrent de l'huile dans
les eaux stagnantes et organisèrent des chasses aux moustiques. Les
résultats ne se firent pas attendre : l'influence de la malaria recula. En
1906, la maladie frappait 80 % des ouvriers ; en 1913, un an avant
l'achèvement du canal, la maladie n'en touchait plus que 7 %. Il s'avérait
que la malaria pouvait être supprimée en recourant à un grand nombre de
moustiquaires et en détruisant les colonies de moustiques. Mais cette lutte
réclamait des effort considérables.
Raison pour laquelle le recours au DDT parut si séduisant. En 1939, le
chimiste suisse Paul Müller découvrit que ce produit chimique était un
pesticide puissant. Le DDT fut d'abord utilisé contre les poux au cours de
la Seconde Guerre mondiale. Plus tard, du DDT fut pulvérisé sur des régions
entières du sud de l'Europe, du nord de l'Afrique et de l'Asie, pour éviter
que les troupes alliées ne rencontrent des moustiques porteurs de la malaria
sur les routes de la libération. Le DDT n'était pas cher et semblait ne
causer de dommages qu'aux insectes. Par ailleurs son efficacité était
durable : la plupart des autres insecticides devenaient inopérants au bout
de quelques jours, tandis qu'une simple dose du produit, les premières
années de son utilisation, pouvait rester efficace jusqu'à six mois. En
1948, Paul Müller remporta le prix Nobel pour ces travaux et le DDT fut
considéré comme un miracle.
Dix ans plus tard, le DDT inspira alors une autre sorte de guerre : la lutte
généralisée contre la malaria. Le "Programme Général d'Eradication de la
Malaria" (PGE), lancé en 1955, devint l'une des entreprises majeures de la
toute nouvelle Organisation Mondiale de la Santé. Environ 65 pays relayèrent
cette cause. Des donations permirent aux pays pauvres de produire du DDT et
la production de l'insecticide augmenta.
La stratégie d'éradication de la malaria ne consistait pas à tuer tous les
moustiques jusqu'au dernier, mais à supprimer leurs colonies et à réduire la
durée de vie des survivants afin qu'ils n'aient pas le temps de développer
le parasite. Si le moustique pouvait être affaibli assez longtemps, le
parasite finirait par disparaître de la population humaine. Quelle que soit
la région, on considérait que le processus prendrait trois ans, période
suffisante pour que les personnes infectées guérissent ou meurent. La
réapparition postérieure de moustiques serait certes ennuyeuse, mais ne
représenterait plus une menace. Au début, cette stratégie sembla porter ses
fruits. Elle donnait surtout de bons résultats sur les îles, régions
relativement petites et soustraites aux risques d'une nouvelle infestation.
Taïwan, la Jamaïque et la Sardaigne furent ainsi rapidement déclarées zones
libérées de la malaria, ce qu'elles sont encore aujourd'hui. En 1961,
l'année où le programme atteignit, semble-t-il, son développement maximum,
la malaria avait été éradiquée ou réduite de façon drastique dans plus de 37
pays.
Une année plus tard, Rachel Carson publiait Silent Spring, son étude de
référence sur les dommages écologiques occasionnés par l'usage généralisé du
DDT et d'autres pesticides. A l'instar d'autres pesticides organochlorins,
le DDT se bioaccumule. Soluble dans les graisses, il a tendance, quand un
animal l'ingère (en broutant de la végétation contaminée par exemple), à se
concentrer dans les graisses au lieu d'être excrété. Qu'un autre animal
mange cet animal et il ingérera également la charge de DDT de sa proie. Ce
processus aboutit à une concentration exponentielle de DDT dans les maillons
les plus élevés de la chaîne alimentaire. Dans la mesure où le DDT possède
une toxicité chronique élevée - ce qui signifie qu'une exposition durable
peut produire différentes anormalités physiologiques -, cette
bioaccumulation a des conséquences graves tant du point de vue écologique
que de celui de la santé humaine.
Confrontés aux ravages de la malaria, si les responsables de la campagne
d'éradication se soucièrent peu de la toxicité du DDT, ils s'inquiétèrent en
revanche sérieusement d'un autre problème lié à la nature du pesticide : la
résistance à ses effets. L'exposition continue à un insecticide ne tarde pas
à donner naissance à des variétés d'insectes en partie immunisés contre le
poison. Les premiers cas de résistance au DDT ont été répertoriés dès 1946.
Les responsables de la campagne savaient que dans le cas des moustiques,
l'exposition régulière au DDT provoquerait une résistance plus ou moins
répandue dans un délai de quatre à sept ans. Dans la mesure où il fallait
trois ans pour préserver une population de la malaria, l'entreprise
d'éradication ne disposait pas d'une grande marge de man?uvre. Il apparut
ainsi que les moyens logistiques ne permettaient pas d'opérer aussi
rapidement sur de vastes régions à la fois très peuplées et gravement
infestées, et disposant d'un habitat, d'un réseau routier et
d'infrastructures sommaires. La campagne fut abandonnée en 1969.
Aujourd'hui, la résistance au DDT, tout comme à bien d'autres insecticides,
est largement répandue chez les anophèles.
Certes, cette campagne a sauvé des millions de vies et éradiqué la maladie
de certaines régions, mais ses effets au sens large sont beaucoup moins
probants. Elle a affermi l'idée que le DDT était le recours prioritaire
contre les moustiques, même si elle a aussi mis en évidence la dynamique
instable de la résistance au DDT chez les populations d'anophèles. Chez les
moustiques en effet, l'apparition du mécanisme génétique qui produit la
résistance au DDT n'est pas d'un grand "coût compétitif". En d'autres
termes, lorsqu'il n'y a pas pulvérisation de DDT, la population de
moustiques résistants se maintient comme celle des moustiques non
résistants. Aussi, une fois ce caractère de résistance acquis par une
population de moustiques, il ne disparaîtra plus, même si le DDT n'est plus
utilisé pendant des années. S'il est à nouveau fait usage de DDT contre
cette population, une résistance généralisée réapparaîtra très rapidement.
Selon les entomologistes, la règle est que sept années sans résistance
suivent le premier usage du produit, mais qu'au deuxième usage cette période
tombe à sept mois. Ces quelques mois suffisent cependant à faire du produit
une option séduisante en tant que mesure d'urgence et à le conserver dans
les arsenaux des bureaucraties favorables à son usage.
Taxes sur la malaria
En décembre 2000, les négociateurs du traité POP se réunirent à Johannesburg
en Afrique du Sud. Cette réunion fut sujette à controverse, car l'Afrique du
Sud, suite à une malheureuse coïncidence, avait enregistré plus tôt dans
l'année des retards potentiellement gênants dans la mise en ?uvre des ses
politiques en la matière. En 1966, dans le cadre de ses programmes de
contrôle des moustiques, l'Afrique du Sud avait passé du DDT à un groupe de
pesticides moins persistants connus sous le nom de pyrèthroïdes. La démarche
semblait alors fondée et viable dès lors que des années de recours au DDT
avaient considérablement réduit les populations d'anophèles et largement
éliminé l'un des vecteurs locaux les plus néfaste, le bien nommé A. funestus
(l'"anophèle mortel"). L'emploi du DDT semblait révolu en Afrique du Sud :
le produit avait permis d'atteindre un objectif nécessaire, il pouvait
désormais être écarté. Ce plan fonctionna jusqu'à l'année précédant le
sommet du POP, année qui vit les infections dues à la malaria atteindre le
chiffre de 61'000, un niveau qui n'avait plus été enregistré depuis des
décennies. A. funestus était réapparu sous une forme résistant au
pyrèthroïdes dans le Natal-KwaZulu. Au début de l'année 2000, le DDT était
réintroduit dans le cadre d'un programme de pulvérisation des habitations
(une manière désormais courante d'utiliser le DDT qui consiste à appliquer
le pesticide contre les murs où les moustiques ont l'habitude de se poser).
Six mois plus tard, le nombre d'infections avait chuté de moitié.
Le programme de pulvérisation a d'abord été critiqué, mais quelle
alternative raisonnable existait-il ? Cette situation difficile, celle de
l'Afrique du Sud, peut être considérée peu ou prou comme représentative de
la situation générale de l'Afrique sub-saharienne (voir la carte). La plus
mortifère des quatre espèces parasites, la Plasmodium falciparum, est
répandue dans toute cette région de même que l'un des vecteurs les plus
efficaces de la malaria, l'Anopheles gambiae. Presque la moitié de la
population sub-saharienne court le risque d'une infection et dans la plus
grande partie de l'Afrique centrale et de l'Afrique de l'est ainsi que dans
des poches de l'Afrique de l'ouest, il serait difficile de trouver une seule
personne qui n'ait pas été exposée aux parasites. Environ 90 % des
infections et des décès dus à la malaria ont lieu en Afrique sub-saharienne
et cette maladie est actuellement responsable de 30 % de la mortalité
infantile en Afrique. Il est vrai que la malaria est un problème important
dans d'autres parties du monde, mais l'Afrique s'y trouve confrontée de
manière autrement plus grave. Le Tanzanien moyen reçoit plus de piqûres
infectieuses chaque nuit que le Thaïlandais ou le Vietnamien moyen n'en
reçoit au cours de l'année.
En tant que fléau social, la malaria coûterait à l'Afrique entre 3 et 12
milliards de dollars par année. Selon une analyse économique, si la maladie
avait été éradiquée en 1965, le PIB serait supérieur de 35 % à ce qu'il est
aujourd'hui. L'Afrique a également été le point faible dans l'effort global
d'éradication : les responsables du PGE, s'estimant impuissants devant
l'ampleur du phénomène sur le continent, limitèrent leurs efforts à
l'Ethiopie, au Zimbabwe et à l'Afrique du Sud.
Cependant, si l'Afrique a en grande partie échappé à la campagne, elle n'a
pas échappé au DDT. De nombreux pays ont utilisé le DDT en pulvérisation
intérieure, mais l'usage agricole du DDT en tant qu'insecticide demeure le
plus répandu. C'est pourquoi dans de grandes parties de l'Afrique de l'ouest
notamment, l'A. gambiae est largement résistant au DDT. Et même s'il ne
l'était pas, une campagne massive d'éradication obtiendrait peu de
résultats, étant donné l'efficacité avec laquelle ce moustique transmet la
maladie. Par opposition à la majorité des espèces d'anophèles, A. gambiae
est spécialisé dans le sang humain, c'est pourquoi une population limitée
suffirait à maintenir la maladie en circulation. Une manière d'évaluer le
problème est de considérer l' "index de transmission" (IT), c'est-à-dire le
nombre critique de piqûres de moustiques au-delà duquel la maladie se
perpétue. En Afrique, l'index général est de une piqûre par personne et par
mois. Cela suffit à maintenir la malaria en circulation. En Inde, à titre
de comparaison, l'IT est de 10 par personne et par mois.
Pour autant, l'Afrique n'est pas une cause perdue ; mais la clé du progrès
ne réside pas simplement dans la suppression générale des populations de
moustiques. Pour remplacer la pulvérisation, les programmes africains les
plus prometteurs donnent aujourd'hui la priorité aux moustiquaires de lit :
des filets anti-moustiques traités à l'insecticide, en général un
pyrèthroïde, et suspendus au-dessus des lits. Les moustiquaires ne peuvent
éliminer la malaria, mais elles permettent de repousser la plupart des
attaques. Dans la mesure où les espèces d'anophèle se nourrissent
habituellement le soir et la nuit, une moustiquaire peut réduire
radicalement le nombre de piqûres infectieuses reçues par une personne.
Cette personne sera certainement infectée de temps à autre, mais elle
pourra au moins mener une vie normale.
Les moustiquaires ont donc pour effet de limiter substantiellement les
ravages de la maladie. L'usage des moustiquaires pour les enfants a réduit
de 25 à 40 % le taux de mortalité dû à la malaria. Les niveaux d'infection
et les conséquences des anémies aggravées ont également régressé. Une étude
récente a montré qu'au Kenya, les mères qui font usage de moustiquaires ont
tendance à donner naissance à des bébés plus sains. Dans certaines régions
du Tchad, du Mali, du Burkina Faso ou du Sénégal, les moustiquaires
deviennent des ustensiles domestiques communs: en Gambie, la moustiquaire
est utilisée par 50 à 80 % de la population.
Les moustiquaires ne sont pas pour autant une panacée. Elles doivent être
utilisées correctement et traitées régulièrement à l'insecticide.
Reste le problème de la résistance à l'insecticide, même s'il est peu
probable que les moustiquaires soient à l'origine de cette résistance, les
pyrèthroïdes étant aussi abondamment utilisés dans l'agriculture.
Cependant, les moustiquaires permettent de faire passer la malaria d'un
désastre chronique à un problème de santé publique gérable.
On en vient donc à regretter que dans la plus grande partie du centre et du
sud de l'Afrique, les moustiquaires demeurent une rareté. Il est plus
regrettable encore que dans 28 pays africains, elles soient sujettes à des
taxes ou vendues au tarif des marchandises d'importation. La plupart des
gens qui vivent dans ces pays ont de la peine à payer le prix d'une
moustiquaire quand bien même celle-ci ne ferait pas l'objet d'une taxe. Ce
problème a été traité en mai 2000 dans la "Déclaration d'Abuja", un accord
sur les maladies infectieuses ratifié par 44 pays africains. La déclaration
comprenait une promesse de supprimer les "taxes sur la malaria".
Actuellement, il semble que 13 pays seulement aient agi dans ce sens, et
encore que dans certains cas, les taxes n'aient été que réduites. Depuis la
signature de la Déclaration, on estime entre 2 et 5 millions le nombre
d'Africains décédés des suites de la malaria.
Ces défaillances dans la mise en oeuvre de la Déclaration d'Abuja jettent
une lumière crue sur l'intérêt encore porté au DDT. Parmi les 31 pays
signataires du traité POP qui se sont réservé le droit d'utiliser le DDT en
cas d'urgence, 21 se trouvent en Afrique et parmi eux, 10 continuent de
taxer ou de contrôler les prix des moustiquaires. (Parmi les pays africains
qui n'ont pas signé le traité POP, certains font certainement usage du DDT
tout en taxant les moustiquaires, mais leur nombre exact est difficile à
vérifier, le statut du DDT utilisé n'étant pas toujours clair.) Il est vrai
qu'il existe des arguments en faveur du DDT dans des situations telles que
celle que l'Afrique du Sud a connu en 1999 - un regain exceptionnel dans un
contexte de contrôle progressif.
Mais l'usage courant du DDT est une pratique inutilement toxique, surtout
lorsqu'elle a lieu au détriment d'une technologie supérieure et autrement
moins nocive.
Apprendre à vivre avec les moustiques
Un groupe de chercheurs français a récemment publié des résultats
encourageants relatifs à la découverte d'un nouveau traitement de la malaria
connu sous le nom de G25. Le médicament a été administré à des singes aotus
et il semble qu'il ait éliminé les parasites qui infectaient leur système.
Bien qu'il faille procéder à des expériences complètes avant de savoir si le
médicament peut être administré à l'homme, ces premiers résultats ont fait
naître l'espoir d'un remède à la maladie.
Il serait évidemment formidable que le G25 ou tout autre nouveau médicament
tienne ses promesses. Mais même en l'absence d'un remède, il existe des
possibilités de progrès qui pourraient un jour faireapparaître la malaria
dans sa forme actuelle comme appartenant à un âge obscur et révolu. Nombre
de ces possibilités ont été intégrées dans une initiative lancée en 1998 et
nommée campagne de Repli de la Malaria (RM), fruit de la collaboration entre
l'OMS, la Banque Mondiale,l'UNICEF et l'UNDP. Par opposition au programme de
l'OMS d'autrefois, la campagne RM résulte des efforts conjoints de l'OMS et
des différents gouvernements africains et traite spécifiquement de la
malaria africaine. RM concentre son intervention au niveau des ménages et de
la communauté, travaillant à des changements modestes qui pourraient
produire à terme des progrès majeurs. RM repose sur quatre "principes
opératoires" implicites destinés à garantir l'efficacité de l'approche.
1. La suppression de tous les tarifs et taxes et imposés sur les
moustiquaires, les pesticides destinés au traitement des moustiquaires et
les médicaments anti-malaria. L'absence d'action dans ce sens de la part des
gouvernements réduirait d'autant leur crédibilité lors de revendications
portant sur l'utilisation indispensable du DDT, et pourrait, le cas échéant,
décrédibiliser leurs demandes d'aide étrangère destinée à la lutte contre la
malaria.
2. La recherche de technologies appropriées à une situation précise. Là où,
par exemple, l'usage de boue dans le replâtrage des murs crée à proximité
des habitations des cavités qui se remplissent d'eau puis de larves
d'insectes, il est plus logique d'aider les gens à améliorer la maintenance
de leurs habitations plutôt que de mettre en ?uvre un programme qui
traiterait chacune des cavités à l'insecticide. Une technologie "convenable"
doit être à la fois financièrement abordable et culturellement acceptable.
L'amélioration de l'habitat devrait satisfaire à ces conditions, de même que
les moustiquaires. Mais il existe encore bien d'autres possibilités. Au
Kenya par exemple, une institution de recherche, le Centre International
pour la Physiologie et l'Ecologie de l'Insecte a identifié au moins une
douzaine de plantes originaires d'Afrique de l'est qui, lors des tests en
laboratoire, repoussent l'Anophèle gambiae. Certaines de ces plantes
pourraient être avantageusement acclimatées dans les jardins privés.
3. L'utilisation de réseaux existants quand c'est possible plutôt que la
création de nouveaux. En Tanzanie par exemple, un programme de santé bien
implanté (Le Programme de Management Intégré des Maladies de l'Enfance de
l'UNICEF) distribue désormais des médicaments contre la malaria et explique
comment les administrer. Le programme de l'UNICEF était déjà opérationnel,
il était donc simple et bon marché de s'en servir pour relayer le traitement
anti-malaria. L'un des résultats apparents est la diminution des cas de
malaria aiguë et d'anémie chez les enfants. En Zambie, le gouvernement
prévoit de se servir des cliniques de santé et des cliniques pré-natales
afin de mettre sur pied un réseau de distribution de coupons subventionnés
permettant aux pauvres de se procurer des moustiquaires. Les patients
reconnus pourraient ainsi retirer ces coupons dans les cliniques et se
procurer en contrepartie des moustiquaires chez les marchands.
4. La reconnaissance qu'une politique sensée implique une action sur
plusieurs fronts. La malaria n'est pas qu'un problème de santé ; c'est un
problème social, économique, environnemental, agricole et de planning
urbain. Les responsables de la santé ne peuvent pas s'attaquer au problème à
eux tout seuls. Lorsque la maladie survient, la tentation est forte (qui ne
l'a pas eue?) de recourir au spray et de pulvériser les moustiques. Or si
cette solution suffisait, nous ne serions pas confrontés à la situation
actuelle. De fait, les perspectives de progrès les plus séduisantes ne
reposent pas sur notre capacité d'innovation chimique mais sur notre
capacité d'innovation organisationnelle, c'est-à-dire notre capacité à
prendre conscience de la menace en y répondant par la mise en place d'un
large éventail de politiques. Ainsi, quand les responsables gouvernementaux
discutent de l'octroi de subsides à des projets d'irrigation, ils devraient
se demander : la question de la malaria a-t-elle été prise en compte ?
Lorsque des donateurs étrangers élaborent des programmes de lutte contre la
pauvreté, ils devraient se demander : les gens ont-ils besoin de
moustiquaires ? Des enquêtes de ce type, menées régulièrement, pourraient
être d'une grande utilité pour réduire la maladie.
Et le DDT dans tout cela ? On n'aura plus besoin de lui, et c'est là
l'essentiel. Nous avons maintenant un demi siècle d'expérience qui prouve
que l'usage régulier du DDT ne l'emportera pas sur les moustiques. La
plupart des pays ont appris cette leçon et ont soit interdit ce produit,
soit réservé son utilisation à des situations d'urgence.
La campagne RM et les efforts qui lui sont associés montrent que la
fréquence et l'intensité de ces situations peuvent être réduites, à
condition d'accorder une attention systématique aux aspects chroniques de la
maladie. L'usage du DDT se justifie de moins en moins souvent et l'inutilité
d'y avoir recours régulièrement se fait de plus en plus apparente :
pourquoi, dans le but de contrôler une maladie, devrions-nous empoisonner
nos sols, nos eaux et nous-mêmes ?
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Chères lectrices, chers lecteurs,
Bienvenue à L'État de la planète magazine
L'explosion démographique, l'érosion des sols, les catastrophes
industrielles, l'épuisement des réserves aquifères, la pollution de
l'air,les changements climatiques, l'appauvrissement de la diversité
biologique? ce sont là autant de menaces, et donc de défis, lancés aux
femmes et aux hommes d'aujourd'hui. Derrière la crise écologique, tous les
équilibres - économiques, politiques et sociaux - sont en jeu. Dans le
sillage de l'Institut Worldwatch, notre publication, en collaboration avec
le magazine World Watch, a pour objectif d'éclairer la francophonie sur ces
sujets cruciaux, de proposer des pistes de réflexion et des solutions.
Fondé en 1974 avec l'aide financière de fondations, le "Worldwatch
Institute", situé à Washington (D.C.), ?uvre à la construction d'un avenir
meilleur. Les travaux qu'il publie contribuent à changer la lecture du
monde: les priorités se déplacent et de nouvelles problématiques
apparaissent, nécessitant un renouveau de la pensée. Face aux défis mis en
lumière, nos sociétés se doivent d'innover, les instances internationales
d'être renforcées. En créant le "Worldwatch Institute", Lester R. Brown a
donné à son équipe les moyens de diffuser dans le monde une analyse
pluridisciplinaire de la crise écologique planétaire.
La plus connue de ses publications, traduite en trente langues, le rapport
annuel State of the World (en français L'État de la planète), est en quelque
sorte le bilan de santé de la Terre. Tous les travaux du "Worldwatch
Institute" reflètent son credo: constat, analyse, proposition de solutions
et présentations de meilleures pratiques. C'est sans doute cette attitude
pragmatique, mais également ses critiques du productivisme sauvage, qui lui
valent son incontestable renom.
Notre projet de publication en association avec le magazine World Watch date
de plus de six ans. A l'époque, une étude financière nous avait convaincus
de le mettre en veilleuse. Le réseau Internet, qui est capable du meilleur
et du pire, comme tout vecteur de transmission d'information - mais à un
coût plus modeste -, nous permet de partager avec vous nos connaissances et
nos analyses sur le développement, nos critiques de l'état du monde, et des
solutions, ici toutes simples, là ayant recours à la fine pointe de la
technologie.
Nous tenons à remercier solennellement ici les trois bailleurs de fonds
suisses de ce projet: l'Organe genevois de répartition des profits de la
Loterie romande, le Département de l'intérieur, de l'agriculture et de
l'environnement de l'Etat de Genève et l'Office fédéral suisse de
l'environnement, des forêts et du paysage. Ils peuvent être assurés que
nous mettrons tout en ?uvre pour que les objectifs du projet soient
atteints, et que "développement durable" puisse être prononcé au présent par
les générations du XXIIe siècle, que nous saluons!
Benoit Lambert, rédacteur en chef
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