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[e-med] Interview du Dr Michel Kazatchkine (Fonds mondial sida/ANRS)
- From: remed@remed.org
- Date: Sat, 4 Oct 2003 10:39:31 -0400 (EDT)
E-MED: Interview du Dr Michel Kazatchkine (Fonds mondial sida/ANRS)
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Fonds mondial sida/Dr Michel Kazatchkine(Directeur de l'ANRS)
"Les déboursements seront liés aux résultats"
Fraternité Matin (Abidjan)
3 Octobre 2003
Publié sur le web le 3 Octobre 2003
Interview
? C'est vrai que vous ne supplantez pas les gouvernements, mais quel est son
impact sur la santé publique ?
Ecoutez, nous nous appelons Agence nationale de recherche sur le sida. C'est
comme si vous me demandez, quel est l'impact sur la cuisine que vous faites
chez vous à un écrivain qui écrit des recettes.
Et bien l'impact, c'est qu'il vous apporte des recettes que vous pouvez
utiliser. Si vous savez faire du poulet au citron, c'est parce que votre
grand-mère ou un livre a créé cette recette. Eh bien le gouvernement
ivoirien et les pays en développement, s'ils savent comment faire pour
empêcher la transmission du virus de la mère à l'enfant, c'est parce qu'il y
a des chercheurs qui ont fait ces essais et qui ont trouvé.
? Aux pays de se débrouiller pour bénéficier du fruit de ces recherches...
Vous pouvez tout de même user de votre influence pour aider à l'articulation
projet et programme ?
L'argent que je reçois du gouvernement et des citoyens français, il est fait
pour que nous fassions de la recherche au service des pays en développement.
Ensuite vous avez raison pour l'influence. Et là où j'ai le plus
d'influence, c'est dans mon rôle de président du conseil scientifique du
fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme. Quand
je dirige ce comité et que nous acceptons ou que nous refusons des
programmes de pays. Et depuis le début, nous avons refusé environ 60% de ce
qui nous est présenté. Donc la Côte d'Ivoire fait partie des 40% des
programmes qui ont été acceptés.
Quand nous lisons ces programmes, nous veillons à ce qu'ils soient très
globaux. C'est-à-dire qu'ils s'occupent des antirétroviraux, qu'ils
s'occupent de la prévention de la mère à l'enfant, de la prévention des plus
vulnérables. Qu'ils aient un système d'équité des subventions, et que la
vision du sida soit globale. Si un programme justement ne contient pas, par
exemple : la composante, transmission du virus de la mère à l'enfant, eh
bien nous le refusons. Nous demandons à ce que les programmes couvrent tous
les aspects. Là je crois qu'effectivement je peux être influent.
? Parlant justement du fonds mondial, je ne comprends pas, que vous donnez
l'impression que les pays peuvent s'organiser comme ils veulent, et puis
quand il y a blocage comme à Abidjan, que faites-vous... Les choses traînent
en longueur.
Vous croyez qu'il y a quelqu'un qui fasse tout, qui trouve les solutions
grâce à l'argent, qui l'apporte et qui fasse que cet argent soit utilisé.
Or ces mécanismes sont des métiers, des compétences. Les médecins font de la
recherche. L'argent est donné par les grandes institutions internationales.
Actuelle-ment il y a trois grandes sources d'argent pour les pays en
développement. Le Fonds mondial, qui est la plus importante, la Banque
mondiale qui fait des prêts, c'est ce qu'on appelle les programmes MAP sur
le sida et puis il y a cette fameuse initiative annoncée par les Américains
du Président Bush : le Fonds Bush qui, dit on, va mettre 15 milliards de
dollars sur cinq ans pour le sida. Cette initiative n'a pas encore débuté.
Puis vient la phase dont vous parlez, c'est-à-dire au moment où l'argent
arrive dans le pays pour être utilisé. Eh bien cette phase là, elle est bien
sûr de la responsabilité des gouvernements, mais aussi de la société civile.
Qui doit se mobiliser car elle a plus de flexibilité, plus de rapidité, de
réactivité que les gouvernements.
L'argent que la Côte d'Ivoire va recevoir (la signature de la convention est
intervenue le vendredi 26 septembre après cet entretien) du fonds mondial,
ce n'est pas de l'argent qui va seulement aller au ministère de la santé. La
société civile va aussi en bénéficiant. Ce ne sont pas les gouvernements, ce
C'est ce qu'on appelle " les countries coordinating mechanism " c'est-à-dire
des groupements de tous les partenaires et de tous les acteurs .Donc à cette
phase où les gouvernements et la société doivent dépenser cet argent, ils
doivent faire preuve de ce qu'on appelle " l'absorting capacity ",
c'est-à-dire la capacité d'absorber des fonds supplémentaires. A cette
phase-là, une assistance technique qui est apportée par l'Organisation
mondiale de la santé, qui est entrain de se restructurer complètement pour
faire face au défi de l'accès aux traitements. Elle est aussi faite par
l'aide bilatérale, et en Côte d'Ivoire, j'ai presque envie de dire, c'était
la coopération française, puisqu'il est clair que depuis un an et demi les
relations entre la France et la Côte d'Ivoire sont tendues.
? Mais la convention tarde à être signée. Le blocage quelque part, j'en suis
sûre n'est pas du fait de la société civile.
Peut-être, mais je ne pense pas que la Côte d'Ivoire soit dans une situation
de stabilité démocratique qui lui permette d'utiliser au mieux les fonds qui
vont arriver. Je pense qu'il y a de grands problèmes, les donneurs sont tous
inquiets que les fonds qui arriveront de l'extérieur ne servent à la santé
et à la promotion de la santé, mais plutôt à acheter des armes. Mais je peux
vous assurer que là-dessus le fonds global sera très vigilant, car il a été
mis en place des observateurs extérieurs et que l'argent du fonds ne va pas
arriver d'un coup, il arrivera par différents versements, et qu'on appelle "
results base disbursement " c'est-à-dire des déboursements qui sont fondés
sur les résultats qui seront montrés.
? Savez vous pourquoi la convention cédant l'argent du fonds mondial à la
Côte d'Ivoire n'a-t-elle pas encore été signée.
Le comité scientifique n'intervient pas dans les conventions, parce que
c'est un organe indépendant du fonds. C'est ce qui fait notre indépendance.
Nous portons un jugement sur les projets. Une fois que cela est fait, en
tant que président, je vais le défendre auprès du conseil d'administration,
le 10 octobre, je vais en Thaïlande pour cela.
Le conseil d'administration du fonds comprend des ministres et des membres
de la société civile des pays en développement et des pays développés. Je
vais lui proposer 620 millions de dollars pour le troisième tour de
sélection des programmes pour les deux prochaines années. Je vais présenté
la liste des programmes que nous lui demandons de financer. Le conseil
d'administration accepte ou n'accepte pas. Jusqu'à présent le conseil a
toujours accepté nos propositions. Une fois que quelque chose est accepté,
ça passe au niveau du secrétariat du fonds. C'est ce secrétariat exécutif a
un bureau Afrique dont est responsable El Hadj AS Sy. C'est ce bureau qui
doit signer les conventions. Mais il ne signera cette convention que quand
il aura la garantie que les fonds seront disponibles, transparents dans leur
utilisation et que les mécanismes d'utilisation de ces fonds auront été mis
en place. Je ne connais pas la situation actuelle de la Côte d'Ivoire et je
fais exprès de ne pas la connaître, vous me pardonnerez, car je veux garder
mon indépendance de jugement tant que je suis dans le TRP (Technical Review
Panel, le nom du conseil scientifique). Quand je quitterai cette présidence,
je reprendrai à nouveau un rôle plus militant, mais pour l'instant je dois
préserver mon indépendance de jugement, même si bien entendu je ne peux pas
m'empêcher d'avoir un intérêt particulier pour les pays que je connais bien
et avec lesquels je travaille en tant que directeur de l'ANRS.
? Que pensez vous de la mise sous traitement antirétroviraux tous azimuts
que semble vouloir prôner la Banque mondiale ?
Je crois qu'on ne va pas d'un jour à l'autre arriver à traiter les six à
neuf millions de personnes dans le monde qui ont besoin d'être traité.
Vous savez que sur les 40 millions de séropositifs dans le monde, l'OMS et
l'ONUSIDA estiment qu'environ six à neuf millions ont un besoin urgent de
traitement.
L'OMS, on l'a encore entendu à cette conférence se fixe pour objectif
d'essayer d'arriver à traiter trois millions de personnes en 2005. Je pense
que c'est un objectif extrêmement ambitieux, et j'ai peur qu'on soit encore
loin de cet objectif en 2005 .Donc le processus d'accès au traitement va
être progressif. Par essence, ce processus va commencer dans les grandes
villes avec les grands hôpitaux universitaires. Ensuite de là, il va se
décentraliser vers les petites villes et dans les hôpitaux de districts.
Mais dans les grandes villes où il y a beaucoup plus de demandes que de
possibilités, il faut que les pays pensent à la façon d'établir leurs
priorités. C'est-à-dire comment choisir les personnes, et quel est le
système éthiquement acceptable ou le moins mauvais pour décider de l'accès.
Il y a plusieurs idées autour de cela. On l'a dit et c'est vrai en Côte
d'Ivoire que les personnes qui ont participé aux recherches et c'est là
qu'on arrive aux femmes qui étaient dans DITRAM, elles sont des priorités
pour les traitements. Accès au traitement donc pour les femmes enceintes
dépistées séropositives et qui ont besoin de traitement après
l'accouchement. Et à travers la femme enceinte dépistée, son partenaire, son
enfant ou la cellule familiale parce que ces gens ont fait la démarche
d'entrée dans la structure de soins.
Donc voilà des exemples de choix. Il y a des réflexions à mener sur ces
priorités et à mon avis, elles doivent être menés à l'échelle des pays par
les autorités de santé avec la société civile.
? Que devient le vaccin thérapeutique dont la France a parlé un moment ?
C'est encore un sujet de recherches très prometteur et j'espère comme je
l'ai dit en février dernier quand nous avons annoncé ces résultats à Boston,
que dans les trois ans au plus cinq ans, ça deviendra vraiment un médicament
que pourront recevoir les malades. C'est un vaccin pour soigner et on pourra
l'utiliser dans deux contextes différents. Premièrement chez des gens qui
prennent des traitements antirétroviraux. Prendre ces traitements plus le
vaccin thérapeutique, ce sera beaucoup mieux que de ne prendre que le
traitement antirétroviral. Ou bien le vaccin thérapeutique permettra
d'interrompre quelque temps le traitement antirétroviral. Et l'autre
possibilité à laquelle on peut rêver, je ne sais pas si ça deviendra
réalité, c'est de donner aux personnes infectées le vaccin thérapeutique
pour retarder le moment où elles auront besoin d'antirétroviraux.
B. Zéguéla
envoyée spéciale à Nairobi
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