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[e-med] "En Afrique du Sud, on n'a encore rien vu de l'épidémie de sida"
- From: remed@remed.org
- Date: Wed, 12 Feb 2003 10:12:14 -0500 (EST)
E-MED:"En Afrique du Sud, on n'a encore rien vu de l'épidémie de sida"
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Interview : ZACKIE ACHMAT
"En Afrique du Sud, on n'a encore rien vu de l'épidémie de sida"
http://www.courrierinternational.com/interview/avec/Achmat.htm
A la tête de Treatment Action Campaign, Zackie Achmat, 40 ans, se bat pour
que les Sud-africains puissent accéder aux traitements antisida, dans un
pays qui compte près de cinq millions de malades. TAC organise, le 14
février, au Cap, une marche intitulée ?Stand Up For Our Lives?, pour
demander aux députés d?approuver un plan national de traitement pour les
personnes séropositives.
Courrier International
07 février 2003
Zackie Achmat, vous en êtes à votre quatrième année de ?grève des
médicaments?, pourquoi avez-vous entamé cette nouvelle forme de protestation
?
En 1998, j?ai contracté le muguet, une infection opportuniste de l?
oesophage. A cause de cette infection, mon système immunitaire s?est
considérablement affaibli et mon médecin m?a recommandé de me mettre sous
trithérapie, un cocktail de médicaments antirétroviraux qui bloquent la
reproduction du virus du sida. A l?époque, une trithérapie coûtait aux
alentours de 4 500 rands (500 euros), plus du double de mon salaire. Des
amis m?ont proposé de se cotiser pour me payer le traitement. J?ai réalisé
que si je n?avais pas eu des amis comme ça, je serais mort. A la même
époque, nous avons lancé la Treatment Action Campaign (TAC). Peu après, un
camarade membre à la fois du mouvement antiapartheid et du mouvement gay et
lesbien est mort du sida. Un journaliste américain m?écrivit alors : ?Je
croyais que l?on ne mourait plus du sida de nos jours?. Cela nous a frappés,
car, ici, en Afrique du Sud, c?est précisément ce qui se passait, dans l?
indifférence des laboratoires pharmaceutiques, qui pratiquent des prix
prohibitifs, et du gouvernement, qui refuse de distribuer des
antirétroviraux. J?ai ainsi décidé de ne pas suivre la trithérapie que mon
médecin m?avait prescrite car je trouvais difficile d?être à la tête d?une
organisation de personnes qui n?ont pas accès au traitement tout en en
bénéficiant moi-même.
Qu?est-ce qui vous motive ?
Je viens d?une tradition de gens qui se sont battus pour l?égalité en
Afrique du Sud. Une génération de jeunes militants de l?African National
Congress (ANC), qui croient que les hommes sont égaux, qu?ils ont le droit à
la vie. Les Blancs, les Noirs, les pauvres ont le droit à une justice
sociale. Je pense donc que laisser des gens mourir parce qu?ils n?ont pas d?
argent, c?est politiquement et moralement une erreur. En Afrique du Sud,
après la fin de l?apartheid, nous avions obtenu notre liberté et nous
voulions éradiquer la pauvreté et donner de meilleures conditions de vie à
tous. Mais, tout à coup, nous nous sommes retrouvés dans une situation où 3
ou 4 millions de personnes, ou plus encore, peuvent mourir à cause du sida
dans les prochaines années, simplement parce qu?elles ne peuvent acheter les
médicaments.
Selon vous, pourquoi les antirétroviraux et les autres médicaments antisida
et contre les infections opportunistes sont si chers ?
Il y a plusieurs raisons. La principale est le mercantilisme, qui prospère
grâce à ce carcan légal qu?est le brevet. Nous ne sommes pas opposés par
principe à la propriété intellectuelle : si quelqu?un invente quelque chose,
il faut le protéger par tous les moyens. Mais le problème est que les
grandes multinationales ont utilisé la propriété intellectuelle pour s?
assurer de faire un maximum de profit. D?abord, pendant les négociations de
l?Accord général sur les tarifs et les douanes (GATT), puis pour les
discussions au sein de l?Organisation mondiale du commerce (OMC) qui lui ont
succédé et lors des Accords sur les aspects de droits de propriété
intellectuelle relatifs au commerce (ADPIC), à Doha en 2000. La société
civile a été complètement tenue à l?écart, de même que les gens qui
agissaient dans le secteur de la santé. Les grandes multinationales ont
ainsi pu imposer leurs vues aux gouvernements des Etats-Unis et de l?Union
européenne. Ceux-ci ont alors négocié un accord qui accordait aux
laboratoires pharmaceutiques l?exploitation exclusive de leurs brevets pour
une durée de vingt ans. Ils leur ont ainsi assuré de pouvoir continuer
tranquillement à engranger des profits colossaux, aux dépens des malades,
ici en Afrique, et en Asie et en Amérique latine, mais aussi aux dépens des
plus pauvres en Europe et aux Etats-Unis, qui n?ont pas les moyens d?acheter
les médicaments.
Quelles sont les réactions en Europe et en Occident en général lorsque vous
parlez du problème de l?accès aux traitements antisida ?
Jusqu?à il y a quelques années, les responsables politiques dans l?Union
européenne nous disaient : ?les patients africains ne savent pas prendre le
traitement, on ne peut le donner qu?à certains d?entre eux?. Ou encore, on
affirmait qu?il y avait d?autres problèmes plus urgents à résoudre, comme la
mortalité infantile et la pauvreté. Cela nous irritait beaucoup, car c?est
bien sûr faux : le combat pour la santé vient avant celui contre la
pauvreté, car sans la première, la seconde est inévitable. A présent, l?
Union européenne et les Etats-Unis reconnaissent que l?accès au traitement
est prioritaire, mais ils n?ont pas encore fait l?effort financier
nécessaire. Chaque année dans l?UE vous dépensez 12 milliards d?euros en
crèmes glacées. Cette somme suffirait à traiter toute l?Afrique.
En Afrique du Sud, il y a un autre problème : le gouvernement refuse de
distribuer les antirétroviraux. Pourquoi ?
Sur plusieurs points, le gouvernement de l?ANC est le meilleur gouvernement
que nous ayons jamais eu ; sur plusieurs autres, c?est le pire : en
particulier en ce qui concerne le traitement du sida. Lorsque ce
gouvernement s?est installé, en 1994, il avait l?un des meilleurs plans de
lutte contre le sida au monde, tant du point de vue de la prévention que des
soins. Mais ce plan a été rapidement mis de côté, car le gouvernement de l?
époque avait des vues très ?thatchériennes? sur les dépenses sociales. Le
système de santé publique a subi les conséquences de cette idéologie, selon
laquelle l?Etat ne doit pas prendre en charge la santé des gens. A cela il
faut ajouter les inégalités héritées de l?apartheid et le fait que le
gouvernement de l?ANC n?avait aucune expérience de gestion de la chose
publique. La Banque mondiale et le Fonds monétaire international ont par
ailleurs demandé à l?exécutif de prouver qu?il était ?fiscalement
responsable?. Même si l?Afrique du Sud ne devait pas un centime à la Banque
mondiale ni à aucune autre institution financière internationale, cela a
poussé les dirigeants de l?ANC à ne pas consacrer d?argent à la
redistribution de la richesse et aux services sociaux. Or c?est précisément
à ce moment-là, au moment où les dépenses sanitaires baissaient, que l?
épidémie de VIH débutait et que la demande de services sanitaires commençait
à croître.
Quelles vont être les conséquences d?une telle attitude ?
On n?a pas encore vu les effets de l?épidémie. Ce n?est que maintenant que
les gens frappés du VIH commencent à développer le sida faute de soins, et à
mourir. Obsédés par l?exigence de limiter les dépenses de santé, nos
dirigeants ne se rendent pas compte qu?en soignant les personnes
séropositives, on finit à moyen terme par réduire ces dépenses. En laissant
mourir sans soins des millions de personnes, ils vont produire un nombre
encore plus grand d?orphelins analphabètes et abandonnés à eux-mêmes. Ce qui
va finir par leur retomber dessus dans dix, quinze ans, lorsque la classe
des 20-40 ans, la plus frappée par le VIH, aura été décimée.
Quelle est le rôle du président Thabo Mbeki dans cette affaire ?
Notre président a une grande responsabilité : il a sapé tout le programme
de prévention et de traitement en mettant en doute le lien entre le VIH et
le sida. De cette façon, il n?a pas encouragé les jeunes à utiliser le
préservatif. D?autre part, il a dissuadé le gouvernement de consacrer de l?
argent à la prévention. De plus, il a sapé le moral ? déjà très bas ? des
médecins, infirmières, pharmaciens, chercheurs qui travaillent dans la santé
publique. Mais le pire impact a été celui sur les séropositifs et les
malades du sida : jusqu?à présent, les personnes séropositives qui ont rendu
public leur état sont essentiellement des femmes noires et pauvres. Les gens
riches et célèbres ne rendent pas publique leur séropositivité, ce qui
contribue au déni généralisé et à la stigmatisation des malades.
Pourtant, le gouvernement a reconnu en avril dernier que le sida est
provoqué par le VIH. Pourquoi continue-t-il à ne rien faire et comment
avez-vous réagi à cette inertie ?
Le gouvernement avait reconnu ce lien au cours du deuxième semestre 1999.
Mais, quelques mois après, Mbeki a changé d?avis, notamment ? dit-on ? après
avoir pris connaissance, via Internet, des théories des scientifiques
dissidents qui ne reconnaissent pas le lien entre le VIH et le sida. On a
ainsi perdu trois années qui auraient été cruciales pour mettre en place les
lois et les mécanismes nécessaires pour combattre l?épidémie. Ces trois
années ont complètement démantelé la plupart des programmes de prévention et
de lutte. Une des raisons pour lesquelles le gouvernement a finalement
reconnu le lien entre le sida et le VIH est que nous avons mené ? et gagné ?
une bataille légale qui est allée jusqu?à la plus haute instance du pays, la
Cour constitutionnelle.
Cette instance a ainsi imposé au gouvernement de mettre en place un plan de
distribution des antirétroviraux afin d?éviter la contagion de la mère à l?
enfant, de le soumettre à notre association pour approbation et de faire des
rapports trimestriels à la Cour constitutionnelle sur son exécution. Le
gouvernement a changé de point de vue en avril uniquement pour éviter que ne
s?affirme le rôle de supervision des tribunaux sur la gestion de la santé
publique.
Le gouvernement a également changé de position à cause de l?embarras qu?il
provoquait au niveau international. En fait, il continue à traîner des pieds
: il ne met pas les médicaments à disposition et ne se dote pas des
personnels et des moyens nécessaires pour faire face à l?épidémie. Cela ne
concerne bien sûr que le système de santé publique. Dans le privé, si l?on
peut payer un médecin et ses médicaments, il n?y a pas de problème. En
Afrique du Sud, il y a un double système de santé, public et privé. Le privé
concerne 7 millions de personnes ; en 2000, il a dépensé 4,2 milliards d?
euros. Le système public concerne 38 millions de personnes ; en 2000, il a
dépensé 3 milliards d?euros. La disparité est flagrante.
Jusqu?où êtes-vous prêt à aller dans votre combat ?
Mon but est de changer la politique du gouvernement. Mais j?espère ne pas
devoir mourir pour cela. Je pense que nous y parviendrons, même si cela doit
prendre plusieurs mois ou années. Mais si la méthode de la grève des
médicaments n?est pas assez efficace, nous devrons changer de tactique. Dans
ce cas, je ne suivrai un traitement que s?il se forme un front uni dans le
pays pour s?opposer au gouvernement. Car notre but est certes de le défier,
mais aussi de nous opposer à ses décisions lorsqu?elles vont à l?encontre
les gens. Nous voulons unir les principaux opérateurs économiques du pays ?
compagnies minières, syndicats, organisations religieuses ? et faire en
sorte qu?ils mettent en place le plus grand nombre possible de programmes de
traitement. Et cela indépendamment du pouvoir politique. Si le gouvernement
se décide à agir, nous l?aiderons dans son action. S?il n?agit pas, nous
continuerons à nous battre pour la mise en place de campagnes de traitement
jusqu?au moment où il sera prêt à assumer ses responsabilités. Et si cela
devait échouer, je ne prendrai pas de médicaments. Je n?ai pas peur de
mourir pour cela. J?ai davantage peur de souffrir, de ne plus pouvoir
travailler, de perdre ma lucidité.
Propos recueillis par Gian Paolo Accardo,
© Courrierinternational.com
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