[Date Prev][Date Next][Thread Prev][Thread Next][Date Index][Thread Index]
[e-med] "Accelerating Access" au service des compagnies pharmaceutiques
- From: "Carinne Bruneton" <remed.75013@wanadoo.fr>
- Date: Thu, 16 May 2002 02:51:56 -0400 (EDT)
E-MED: "Accelerating Access" au service des compagnies pharmaceutiques
--------------------------------------------------------
Dossier de presse 11 mai 2002
Act Up-Paris
Contact : Gaëlle Krikorian : + 33 6 09 17 70 55 / + 33 1 49 29 44 75
"Accelerating Access" au service des compagnies pharmaceutiques et de la
corruption des systèmes sanitaires.
Le 11 mai 2002 vient de marquer le second anniversaire de l¹initiative "
Accelerating Access ", lancée par l¹ONUSIDA en partenariat avec plusieurs
agences des Nations Unies (OMS, FNUAP, UNICEF et Banque mondiale) et cinq
compagnies pharmaceutiques (Boehringer Ingelheim, Bristol-Myers Squibb,
Glaxo SmithKline, Merck & Co., et Hoffman-La Roche[1]). Depuis la fin de
l¹année 2001 cette initiative se poursuit sous l¹égide de l¹OMS.
Selon les Nations Unies, " Accelerating Access " devait traduire " un
redoublement d¹efforts des Coparrainants et du Secrétariat de l'ONUSIDA
dans le domaine de la prise en charge des personnes vivant avec le VIH/SIDA ".
Cette initiative était supposée permettre aux pays en développement un
accès aux médicaments aux prix les plus bas, mais aussi leur apporter le
soutien technique à la mise en place d¹un accès national aux traitements
antirétroviraux.
Deux ans plus tard, les activistes font le bilan : " Accelerating Access "
sert avant tout les laboratoires pharmaceutiques qui tirent profit du label
des institutions internationales pour conserver un monopole et limiter les
baisses de prix.
Selon des estimations particulièrement optimistes, après deux ans, seuls
quelques milliers personnes dans le monde auraient débuté une thérapie
antirétrovirale par l¹intermédiaire d¹" Accelerating Access " ? soit moins
de 0,1% des 10 millions de personnes séropositives dont l¹état de santé
nécessite une mise sous traitement. En outre, une partie des patients
concernés se voit prescrire des régimes antirétroviraux incomplets, tel que
des monothérapies, proscrites dans les pays développés.
********** Pourquoi de si mauvais résultats ? **********
Parce que les compagnies pharmaceutiques impliquées se sont principalement
affairées à négocier des arrangements avec les pays en développement qui
leur permettent de contrôler l¹approvisionnement en médicaments et de tenir
les producteurs de génériques à l¹écart. Parce qu¹elles se sont efforcées
de limiter les réductions de prix et d¹imposer leurs conditions aux pays
bénéficiaires.
" Accelerating Access " n¹offre aucun progrès notable en terme de prix
parce que les compagnies pharmaceutiques détentrices de marques se sont
contentées d¹aligner leur prix sur ceux des producteurs de génériques.
Elles n¹ont proposé que des réductions limitées ? pour certains traitements
seulement, pour certains secteurs, pour certains pays ? assorties de
conditions portant sur le mode d¹approvisionnement des pays, sur les
quantités de médicaments achetés, sur les modes de distribution et l¹usage
des traitements, sur le cadre national concernant la propriété
intellectuelle pour limiter la compétition avec les génériques, etc.
Ainsi, chacun des rabais concédé par les laboratoires s¹accompagne de
conditions particulières d¹application et se traduit par la signature d¹une
convention entre chaque compagnie et le ministère de la santé du pays
concerné (une convention dont une des clauses précise en général qu¹il
s¹agit d¹un contrat dont les termes doivent demeurer secrets).
Par ailleurs, les prix de médicaments pour lesquels il n¹existe pas de
véritable compétition générique restent très élévés et sont inabordables
pour les malades du sida des pays pauvres. Roche, par exemple, continue de
vendre l¹inhibiteur de protéase nelfinavir (Viracept®) 3139 US$ par an dans
les pays les moins développés.
Parce que l¹OMS et l¹ONUSIDA n¹ont développé aucune assistance digne de ce
nom pour aider les pays à mettre en place des programmes d¹accès aux
traitements ou à étendre l¹accès existant. De nombreux pays affichent ainsi
un label " Accelerating Access " sans pour autant que l¹OMS et l¹ONUSIDA
leur aient prêté assistance et sans qu¹ils aient bénéficié de programme
d¹accès aux traitements (Togo, Congo, Burkina Faso, etc.). Par ailleurs,
aucune aide spécifique n¹a été mise en place par ces agences pour
rationaliser, assurer la qualité et la pérennité de la dispensation
d¹antirétroviraux dans les pays qui ont intégré " Accelerating Access ".
Parce que l¹OMS et l¹ONUSIDA se sont montrées incapables de garantir aux
pays un cadre de négociations imposant la transparence, le respect de
standards éthiques minimum et une certaine obligation de résultats.
La mise en relation des compagnies avec les responsables des pays en
développement ne suit aucun schéma directeur. Cependant, dans tous les cas
de figure, les compagnies pharmaceutiques mènent leurs négociations
directement avec les gouvernements ou les prestataires de service de santé,
pays par pays, de façon indépendante les unes des autres et sans aucun
contrôle des agences des Nations Unies.
Ainsi, le label " Accelerating Access " recouvre et sert de caution à des
négociations sur lesquelles l¹OMS et l¹ONUSIDA n¹ont aucun pouvoir et dont
elles suivent difficilement les évolutions.
Parce qu¹en n¹impliquant que quelques compagnies pharmaceutiques de marque,
les agences des Nations Unies ont tenu à l¹écart les producteurs de
génériques et enfermé les pays en développement dans une négociation
biaisée. La compétition avec les producteurs de génériques[2], seul moteur
de l¹existence et du maintien de prix bas, a ainsi été mis de côté au
profit d¹un assujettissement des pays aux bonnes volontés et aux exigences
de quelques multinationales.
********** D¹innombrables effets pervers **********
Mais deux années d¹ " Accelerating Access " ne se soldent pas simplement
par de mauvais résultats en terme d¹accès aux médicaments et de vies sauvées.
Cette initiative a également généré nombres d¹effets pervers que l¹OMS et
l¹ONUSIDA ont non seulement été incapables d¹éviter mais surtout qu¹ils ont
cautionné : instrumentalisation des institutions internationales de santé,
discrimination entre pays, contrôle des marchés, court-circuitage des
systèmes nationaux d¹approvisionnement en médicaments, développement de
prescriptions irrationnelles et dangereuses.
1. Le label de l¹OMS, un faire-valoir marketing pour les laboratoires.
Depuis deux ans, la compagnie Roche se prévaut de faire partie de
l¹initiative " Accelerating Access " et d¹¦uvrer ainsi pour permettre un
accès aux traitements dans les pays en développement.
En réalité pourtant, Roche a toujours refusé de consentir des réductions de
prix sur ses produits. Il faut dire que la société n¹est pas en situation
de concurrence avec les producteurs de génériques, situation qui
l¹obligerait à réduire ses prix (en effet seul Aurobindo, fabriquant de
génériques indien, produit à l¹heure actuelle le nelfinavir)[3].
A la fin du mois d¹avril 2002, M. Nabarro, directeur exécutif de l¹OMS,
reconnaissait avoir des difficultés avec certaines multinationales et
espérait que Roche accepte désormais dans les plus brefs délais de
respecter ses engagements.
2. " Accelerating Access " : un outil de discrimination entre pays pauvres.
Au delà du fait que " Accelerating Access " ne recouvre que des
négociations bilatérales, pays par pays et molécule par molécule ? ce qui a
notamment pour effet de rendre impossible la négociation au niveau régional
et les économies d¹échelle ? cette initiative impose un traitement
discriminatoire à l¹égard des pays en développement qui ne bénéficient pas
tous des mêmes réductions de prix.
Ainsi, dans les pays jugés " trop riches " les laboratoires refusent de
concéder les mêmes réductions que dans les pays les plus pauvres d¹Afrique
Subsaharienne. C¹est notamment ce qui s¹est produit au Maroc ou en
Thaïlande, alors que les populations de ces pays n¹ont pas plus les moyens
de payer les médicaments que celles d¹autres pays jugés plus pauvres.
En revanche, les compagnies n¹hésitent pas à menacer les pays de leur
vendre les médicaments au prix fort s¹ils s¹avèrent que ceux-ci
s¹approvisionnent auprès de génériqueurs (Thaïlande).
3. Des marchés captifs.
Au lendemain de la défaite des compagnies pharmaceutiques en Afrique du Sud
au printemps 2001, les laboratoires ont redoublé d¹efforts pour inclure les
pays en développement dans " Accelerating Access " et imposer ainsi leur
présence, leur autorité et leur conception de la propriété intellectuelle
dans ces pays.
Les conséquences sont immédiates : malgré les avantages que cela
représenterait pour eux, très peu de pays osent se tourner vers les
génériques. Au Burkina, le sommet international pour l¹accès aux génériques
qui devait se tenir dans la capitale du 3 au 7 mai 2001 est annulé sur la
demande du ministre de la Santé au moment où celui-ci signe avec les
laboratoires un accord pour une réduction des prix.
En effet, dans le cadre d¹" Accelerating Access " les laboratoires imposent
aux pays la signature de conventions, tenues secrètes, dont différentes
clauses garantissent leur monopole en entravant le recours aux génériques :
clauses de respect de la propriété intellectuelle imposant des exigences
plus fortes que les accords internationaux eux-mêmes (TRIPS +), engagements
sur des quantités déterminées de médicaments achetés.
Ainsi, certains pays, qui n¹ont aucune législation sur la propriété
intellectuelle, sont malgré tout tenus de se fournir en antirétroviraux
auprès des compagnies de marque uniquement.
En conséquence, dans certains pays, les malades préfèrent se fournir en
médicaments génériques importés par des ONG (MSF au Cameroun, l¹ANSS au
Burundi, etc.) plutôt qu¹auprès de leur gouvernement afin d¹obtenir des
traitements à plus bas prix. Le contrôle de la circulation des médicaments
qui devrait être centralisé par le gouvernement et qu¹" Accelerating Access
" est censé garantir est donc dans les faits inexistant.
4. Court-circuitage des systèmes nationaux d¹achat de médicaments.
Depuis sa création " Accelerating Access " se pose en parallèle des
systèmes nationaux. A l¹heure actuelle, cette initiative entraîne le
court-circuitage des systèmes officiels d¹achat des médicaments.
Depuis des années, l¹OMS promeut la mise en place de Centrales d¹Achat
nationales fonctionnant sur la base d¹appels d¹offres publics et
transparents. Aujourd¹hui l¹Organisation Mondiale de la Santé cautionne
pourtant la signature de contrats entre ministères de la Santé et
compagnies pharmaceutiques portant sur la vente de médicaments, qui
instaurent un approvisionnement parallèle à celui des Pharmacies
Nationales, une totale opacité en matière de prix, l¹absence d¹appel
d¹offre et donc de concurrence.
L¹industrie pharmaceutique court-circuite ainsi les systèmes publics
d¹approvisionnement, renforce son pouvoir de contrôle sur quelques
responsables politiques ou médecins et les possibilités de corruption en
mettant en place un système absolument opaque.
5. Prescriptions et usages irrationnels ou dangereux de médicaments.
Parce qu¹" Accelerating Access " n¹inclut qu¹un nombre réduit de compagnies
pharmaceutiques et que les réductions ne concernent que certaines
molécules, la disponibilité en médicaments par ce biais ne porte pas sur
l¹ensemble de la palette thérapeutique nécessaire aux traitements des
malades du sida.
Ainsi, alors qu¹un des pré-requis à la participation des pays à "
Accelerating Access " devait être la garantie " d¹un système de
distribution efficace et sûr ", dans les faits cette initiative a entraîné
le développement de prescriptions irrationnelles fondées sur des impératifs
économiques : le choix des molécules en fonction des rabais octroyés par
l¹industrie. S¹ensuivent des prescriptions de combinaisons thérapeutiques
inefficaces ou dangereuses en terme d¹effets secondaires, dans le cadre
d¹essais cliniques ou de programmes d¹accès aux traitements.
En outre, jouant de leur influence sur les médecins, certaines compagnies
poussent à la prescription de combinaisons thérapeutiques incohérentes.
Ainsi au Kenya, Merck & Co. promeut la prescription d¹une bithérapie
incluant deux de ses molécules indinavir (Crixivan®) et efavirenz
(Stocrin® ou Sustiva®) - une combinaison risquée puisque la présence
d¹efavirenz nécessite une augmentation de la dose d¹indinavir qui demande
alors une augmentation de l¹hydratation et accroît le risque de toxicité
rénale. En Afrique du Sud, BMS continue de pousser la prescription de ses
trois molécules ddI/d4T/hydroxyurée, une combinaison dont les chercheurs
ont prouvé la dangerosité potentielle.
" Accelerating Access " est un exemple criant de compromission entre
institutions internationales de la Santé et industrie pharmaceutique au
mépris de l¹intérêt des populations et de la santé publique. L¹OMS ne peut
impliquer les pays en développement dans des partenariats avec des
compagnies privées sans garantir un cadre de négociations transparent, le
respect de principes éthiques et un minimum d¹obligation de résultats.
Aujourd¹hui, l¹OMS doit d¹urgence revoir sa stratégie.
Pour que les prix des médicaments soient réellement abordables, plusieurs
mesures sont indispensables :
- le développement d¹achats groupés au niveau international [4] comme au
niveau régional qui permette de négocier de meilleurs prix sur la base de
l¹achat de médicaments en grande quantité ;
- le renforcement des capacités et un transfert de technologie afin de
favoriser la production locale dans les pays en développement ;
- les licences obligatoires et les importations parallèles ;
- la mise en compétition entre médicaments de marques et génériques.
L¹accès aux génériques est un enjeu majeur pour les pays en développement,
et la seule perspective à long terme de pouvoir accéder à la palette
thérapeutique la plus large et la plus complète possible aux prix les plus bas.
L¹OMS doit être en mesure de fournir aux pays une information la plus
exhaustive possible sur les sources d¹approvisionnement en médicaments
contre le VIH/sida et leurs prix, incluant obligatoirement les producteurs
de génériques.
Il est notamment indispensable que les centrales d¹achat gouvernementales
ainsi que tout autre utilisateur potentiel puisse avoir accès à une
information objective sur le prix des antirétroviraux.
L¹OMS doit soutenir les pays pour développer l¹achat groupé de médicaments
au meilleur prix, ainsi que la production locale.
L¹OMS doit fournir une assistance technique digne de ce nom aux pays qui
souhaitent mettre en place des programmes d¹accès aux traitements.
*************************************************
Notes :
1 : Abbott et Pfizer ont par la suite rejoint l¹initiative.
2 : En effet, durant l¹année 2000, l¹émergence d¹antirétroviraux génériques
produits dans certains pays émergents (Inde, Thaïlande, Brésil) entraîne un
véritable bouleversement des prix de ces médicaments. En octobre 2000, un
producteur indien lance une trithérapie générique à 800 dollars US par an,
ce qui représente une économie de plus de 90% par rapport aux prix des
multinationales. En février 2001, le prix qu¹il propose tombe à 350 dollars
US. En octobre 2001, un autre producteur descendait à 295 dollars US.
Rapidement, l¹apparition de médicaments génériques vendus à très bas prix a
entraîné un alignement des tarifs proposés par les laboratoires occidentaux
qui refusaient pourtant jusqu¹à présent d¹accorder des réductions de prix
significatives aux pays en développement malgré les sollicitations des
agences des Nations Unies.
L¹apparition d¹antirétroviraux génériques a prouvé deux choses :
- Que les médicaments peuvent être vendus à des prix largement
inférieurs à ce que l¹industrie occidentale a toujours prétendu,
- Que l¹absence de monopole et la concurrence entre producteurs sont les
mécanismes les plus efficaces pour obtenir une baisse drastique et durable
des prix des médicaments, bien plus que l¹éventuelle philanthropie ou les
actions de charité des laboratoires.
3 : Produits Roche : Hivid® = ddC, Fortovase® = saquinavir, Invirase® =
saquinavir, Viracept® = nelfinavir.
4 : tel que le système géré par l¹UNICEF pour l¹approvisionnement de
vaccins et de contraceptifs.
*************************************************
Annexe I : liste des pays faisant partie d¹ " Accelerating Access " (22
mars 2002, source OMS)
Pays ayant contracté un accord avec les laboratoires : Benin, Burkina Faso,
Burundi, Cameroon, Congo, Cote d¹Ivoire, Gabon, Mali, Morocco, Rwanda,
Senegal, Uganda, Barbados, Chile, Honduras, Jamaica, Trinidad and Tobago,
Romania. Pays en cours de négociations en mars dernier : Botswana, Republic
of Central Africa, Chad, Ethiopia, Gambia, Guinea, Kenya, Malawi, Nigeria,
Swaziland, Togo, Tunisia, Guatemala, El Salvador, Mexico, Venezuela,
Ukraine, Vietnam.
Annexe II : Compétition avec les génériques (source MSF)
Exemples de tri-thérapie : prix (par an et par patient) les plus bas au monde.
(stavudine 40mg + lamivudine 150 mg + nevirapine 200 mg) Consultez le
graphique à l¹adresse:
http://www.actupp.org/media/images/NordSud/tableau_evolution_prix.html
--
Adresse pour les messages destinés au forum E-MED:
<e-med@usa.healthnet.org>
Pour répondre à un message envoyer la réponse au forum
ou directement à l'auteur.
Pour toutes autres questions addresser vos messages à :
<e-med-help@usa.healthnet.org>
|