[Date Prev][Date Next][Thread Prev][Thread Next][Date Index][Thread Index]

[e-med] LE SCANDALE STAVUDINE : Ces profiteurs du sida


  • From: remed@remed.org
  • Date: Fri, 19 Apr 2002 04:14:54 -0400 (EDT)

E-MED: LE SCANDALE STAVUDINE : Ces profiteurs du sida
-------------------------------------------------------------------------

[Modérateur : BMS, qui cherche manifestement à redorer son image, répond à
l'article du Monde diplomatique du mois de février 2002, que nous avions
cité sur e-med et que vous trouverez à la fin de cet e-med; puis un membre
de l'Académie brésilienne des sciences et une canadienne réponde à BMS ...
Bonne lecture.CB]


AVRIL 2002
Le Monde diplomatique
« Ces profiteurs du sida »
http://www.monde-diplomatique.fr/2002/04/A/16307

Directeur du « programme Access Initiative » de Bristol-Myers Squibb (BMS),
M. Robert Lefebvre conteste « la mise en cause violente et injustifiée » de
ce laboratoire pharmaceutique dans l'article « Ces profiteurs du sida » de
Philippe Demenet (Le Monde diplomatique, février 2002, cf. ci-dessous) :

En ma qualité de Directeur du « programme Access Initiative » de
Bristol-Myers Squibb (BMS) et connaissant particulièrement bien sur le
terrain la réalité du Sida en Afrique, je me permets de répondre à cet
article, insupportable pour les chercheurs et collaborateurs de l'entreprise
que je représente, et dont le travail a permis et permet encore de sauver de
nombreuses vies de rnalades atteints du Sida dans le monde.

Tout d'abord quelques précisions :

Bristol-Myers Squibb est un des tout premiers laboratoires engagés dans la
lutte contre le Sida, ceci dès 1984. Depuis 1992, le prix de ses
anti-rétroviraux a connu des baisses successives, jusqu'à 90% dans le cadre
de l'lnitiative Access (regroupant les organisations internationales telles
que ONUSIDA, OMS, la Banque Mondiale, UNICEF, le Fonds des Nations Unies
pour le Développement des Populations, et cinq Laboratoires).

En mars 2001, Bristol-Myers Squibb a franchi un pas supplémentaire en
annonçant de nouvelles initiatives en Afrique sub-saharienne : le groupe
propose désormais ses deux produits contre le VIH/Sida, Videx et Zerit en
dessous de leur prix de revient.

Enfin, je tiens à ajouter qu'au printemps 1999, Bristol-Myers Squibb a
décidé de lancer un programme de grande envergure, pour lutter contre le
Sida en Afrique : « Secure the Future », en partenariat avec ONUSIDA, les
gouvernements de 9 pays d'Afrique et de nombreux autres partenaires
impliqués sur le terrain (ONG, communautés religieuses, institutions
médicales, institutionnels, etc.). Ce programme d'un montant de 115 millions
de dollars (133 millions d'euros) est l'investissement le plus important
jamais consacré à cette cause en Afrique, qu'il provienne de gouvernements
de pays développés ou d'autres sociétés privées.

Ces éléments auraient pu donner une tonalité un peu moins partiale à
l'article dont je conteste aussi les affirmations sur plusieurs points, dont
ceux-ci :

1) Les partenariats privé-public en matière de recherche sont aujourd'hui un
moyen indispensable pour la découverte et le développement de nouveaux
médicaments.

D'aprés un rapport récent du NIH (National Institutes of Health),
I'lndustrie privée joue un rôle important et grandissant dans la recherche
médicale [aux Etats-Unis]. Depuis 1994, la part de l'industrie représentait
plus de la moitié de l'ensemble des investissements nationaux en recherche
médicale. » (En France, cette part est évaluée, par le SNIP, à près de 99%).
[Ainsi] sur les 47 nouvelles entités chimiques évaluées par le NIH, seules
4 ont été développées grâce au financement direct du NlH.

En ce qui concerne l'Université de Yale, le contrat de recherche de
Bristol-Myers Squibb portait sur le développement d'une nouvelle molécule
anti-cancéreuse, à I'origine, ayant montré une efficacité antivirale. Le
développement dans l'indication anti-Sida de la stavudine a fait l'objet
jusqu'en 1996 d'essais cliniques de Phase I, II et III portant sur plus de
13 000 patients.

Depuis, la stavudine fait toujours l'objet de nombreuses études cliniques
pour améliorer les connaissances sur l'efficacité de ce médicament, mais
aussi pour parvenir à des formulations permettant un meilleur suivi du
traitement (une seule prise par jour, notamment).

De plus, à l'époque, devant l'urgence d'une réponse efficace contre la
maladie, la FDA a accepté, dans le cadre d'une procédure accélérée
d'obtention d'AAM, I'examen des résultats portant sur un nombre partiel de
malades (822 patients mentionnés dans votre article) afin de permettre un
accès plus rapide au traitement, ceci en attendant que les études en cours
soient terminées, comme cela se pratique couramment dans le domaine du
Sida.

2) En ce qui concerne la transparence sur les prix : nos prix sont publics
et transparents, Videx® et Zerit® sont proposés dans chaque pays d'Afrique
Sub-Saharienne qui souhaite participer au programme Access au prix d'un
dollar US par jour, soit 0.15$ par jour pour Zerit et 0.85$ par jour pour
Videx, prix en dessous de leur prix de revient.

A ce jour, les gouvernements de 12 pays d'Afrique ont saisi cette offre.

En outre, cette proposition aux mêmes conditions, est ouverte aux
organisations non gouvernementales, caritatives, dispensateurs de soins du
secteur privé, ou tout employeur du secteur privé. C'est le cas dans 11
autres pays d'Afrique sub-saharienne.

Sur le cas particulier de l'Afrique du Sud, à ce jour, le gouvemement ne
s'est pas manifesté pour commander des produits anti-rétroviraux pour le
secteur public, à ces conditions préférentielles. Pour le secteur privé de
ce pays, le prix de Zerit est accessible et remboursé par les assurances
privées.

3) Bristol-Myers Squibb ne détient aucun brevet dans les pays d'Afrique qui
empêcherait d'utiliser ses médicaments anti-rétroviraux, excepté en Afrique
du Sud pour une des formes de Zerit. Bristol-Myers Squibb a donc souhaité,
en mars 2001, conclure un accord avec l'Université de Yale qui co-détient
les droits du seul brevet de Zerit®, dans lequel il a été décidé que ce
brevet sera suspendu sans frais pour permettre l'accès à des formes
génériques de Zerit.

Dans les semaines qui ont suivi la demande d'un génériqueur - Aspen, cité
dans cet article - Bristol Myers Squibb lui a fait une proposition restée, à
ce jour, sans réponse formelle.

Nous pouvons nous interroger sur l'absence des génériqueurs depuis près de
dix ans dans les pays d'Afrique dans lesquels nos produits n'ont pas de
brevets...

De plus, il est paradoxal et pour le moins contradictoire d'affirmer que
dans les pays pauvres les politiques tarifaires de BMS ont empêché l'accès
aux soins du plus grand nombre et écrire par ailleurs que nos « baisses de
prix ont été tellement drastiques qu'elle ont découragé la concurrence et
empêché l'émergence de produits génériques », dans ces pays.

Comme vous pouvez le constater, Bristol-Myers Squibb fait des efforts trés
importants pour aider les pays africains et mettre à la disposition des
gouvernements des produits efficaces en dessous de leur prix de revient. Il
est regrettable que tous ces efforts ne soient pas reconnus. Certes, nous
ne détenons pas toutes les solutions à ce problème immense du Sida dans le
monde, mais en ce qui nous concerne, nous assumons nos responsabilités et
sommes fiers d'avoir pris toutes les mesures possibles pour permettre
l'accès à nos produits au plus grand nombre en Afrique afin de lutter contre
cette pandémie et continuer à sauver des vies.

* * *

Membre de l'Académie brésilienne des sciences, le professeur Guilherme
Kurtz, répond au sujet de cet article :

Je dois exprimer ma déception à propos du fait que M. Demenet ne fait à
aucun moment référence à l'effort unique et exemplaire du gouvernement
brésilien, qui fournit gratuitement à toutes les personnes atteintes du VIH
les traitements les plus récents. Cette erreur est particulièrement
regrettable, étant donné que l'un des principaux problèmes soulevés dans
l'article, à savoir les profits que tire l'industrie pharmaceutique de la
vente des médicaments anti-VIH, a été le sujet d'une lutte acharnée entre
le ministère brésilien de la santé et les fabricants de médicaments, qui
s'est terminée par la réduction des prix des médicaments au Brésil, comme le
souhaitait le gouvernement en raison du nombre important de porteurs du
virus dans la population. Le gouvernement brésilien mérite une nouvelle fois
d'être cité à propos des formulations de médicaments anti-HIV. Ces dernières
années, des produits génériques d'une qualité prouvée (c'est-à-dire
approuvés par des tests de bioaccessibilité/bioéquivalence réalisés dans des
centres universitaires accrédités) et à des tarifs inférieurs, ont connu un
développement marqué au Brésil, à la suite de la ampagne intense menée par
les autorités sanitaires.

Ces processus englobent les médicaments anti-VIH, et, ces douze derniers
mois, notre unité de pharmacologie a effectué des études de bioéquivalence
sur 14 formules génériques de médicaments anti-VIH, produits par des
membres de l'Association des laboratoires officiels brésiliens (Alfob).
Parmi les formules testées - dont la bioéquivalence est prouvée avec les
médicaments de référence -il existe deux pilules génériques de stavudine
(40mg), le médicament présenté dans l'article.

* * *

Mme Monique Tremblay (Montréal, Canada), souligne, pour sa part :

Philippe Demenet écrit : « La stavudine et les quatre autres rétroviraux de
la famille des inhibiteurs nucléosiques ont tous été inventés sur fonds
publics aux Etats-Unis ». Un de ces médicaments, la lamivudine, a été
développé au Québec, dans la région de Montréal, par des chercheurs de la
compagnie BioChem Pharma. Cette petite entreprise de recherche a, dans les
années 1990, mis au point la lamivudine, connue sous le nom de 3TC. M.
Bellini était à l'époque directeur de l'entreprise qui a depuis été achetée
par la multinationale Glaxco Wellcome, responsable de la commercialisation
du 3TC. Je crois me souvenir que BioChem Pharma a bénéficié de fonds
publics des gouvernements canadiens et québécois.

J'ajouterai enfin que le Canada offre aux entreprises pharmaceutiques qui
mettent au point des médicaments au Canada, une très longue période
d'exclusivité des brevets, période pendant laquelle il est interdit à des
entreprises tierces de fabriquer le médicament breveté dans sa forme
générique.
Le gouvernement du Québec soutient pleinement cette politique, grâce à
laquelle le Québec est la province du Canada où les compagnies
pharmaceutiques élaborent le plus de médicaments brevetés. L'industrie
pharmaceutique est bien accueillie au Québec en raison des nombreux emplois
qui y sont reliés. Cependant cet accueil privilégié est également
responsable de l'explosion des coûts des nouveaux médicaments et de leurs
répercussions sur le système provincial d'assurance médicaments.

**********************

FÉVRIER 2002 Pages 1, 22 et 23

http://www.monde-diplomatique.fr/2002/02/DEMENET/16129

LE SCANDALE STAVUDINE : Ces profiteurs du sida

Pfizer, le numéro un mondial de la pharmacie, s'est engagé, le 15 janvier
2002, à remettre à la redoutée Cour des comptes du Congrès des Etats-Unis
(GAO) les données comptables indispensables à la vérification des prix des
médicaments. Dix autres firmes en ont fait autant.
Pour parvenir à cette remise de documents il a fallu un ordre formel du GAO.
Déjà, en septembre 2001, les autorités américaines avaient contraint Bayer à
réduire le prix de son traitement contre la maladie du charbon. En fait, aux
Etats-Unis comme en Europe, on commence à s'alarmer de la rentabilité inouïe
de l'industrie pharmaceutique : entre 15 % et 25 % du chiffre d'affaires.
Dans les pays riches, les choix de production et les politiques tarifaires
des laboratoires entraînent un véritable racket ; dans les pays pauvres,
ces décisions empêchent l'accès aux soins du plus grand nombre.
L'itinéraire de la stavudine, un médicament contre le sida, est en cela
exemplaire : issue de recherches universitaires, la molécule a été
attribuée en exclusivité à la firme Bristol-Myers Squibb, qui a entravé sa
commercialisation dans les pays les plus touchés par la pandémie...


Par PHILIPPE DEMENET
Journaliste.

On aurait pu l'appeler le Stavudine Building. Le nouveau bâtiment s'élève
près de la Medical School, non loin des « colleges » néo-gothiques et des
bibliothèques d'allure médiévale de l'université Yale, à New Haven
(Connecticut). Ce ne sont ni les subventions ni les droits d'inscription
qui ont permis de régler, rubis sur l'ongle, la moitié des 176 millions de
dollars qu'a coûtés ce nouveau temple dédié à la recherche, mais les
royalties d'un médicament antisida, découvert et breveté par l'université.

Depuis sa mise sur le marché, en 1994, la stavudine (1) a rapporté à Yale au
moins 261 millions de dollars (292 millions d'euros) (2). Représentant 90 %
des royalties engrangées par l'université, le médicament a permis à celle-ci
de caracoler dans le peloton de tête des universités américaines les plus
gâtées par la propriété intellectuelle. Ces dernières sont, en effet,
propriétaires des inventions qu'elles réalisent (3), même si, à Yale comme
ailleurs, 80 % des budgets de la recherche biomédicale sont financés par les
fonds publics fédéraux du National Institute of Health (NIH).

Mais une invention brevetée n'est rien si elle n'est pas portée sur le
marché. En 1988, deux ans après avoir déposé son brevet (4), l'université
concède au géant pharmaceutique Bristol-Myers Squibb (BMS) les droits
exclusifs d'exploitation sur son invention. Grâce à cette « licence
exclusive », BMS va acquérir un monopole dans tous les pays du monde où
l'université a déposé son brevet : Etats-Unis, Europe, Canada, Australie,
Afrique du Sud... Ce qui signifie que la compagnie est libre de fixer les
prix à sa guise : en l'occurrence, elle vend 4,28 dollars (5) en moyenne la
tablette de 40 mg (la dose journalière est de deux tablettes).

Sous le nom commercial de Zerit®, la stavudine va faire une carrière
fulgurante. Pierre d'angle de la trithérapie, ce médicament devient, dès
1998, l'antirétroviral le plus prescrit du monde. En deux ans et demi (de
1998 au premier semestre 2000), BMS en vendra pour plus de 2,3 milliards de
dollars, principalement en Europe occidentale et aux Etats-Unis. En Afrique
du Sud, le pays le plus touché par la pandémie (6), les ventes resteront
insignifiantes (600 000 dollars en 1998). A 2,23 dollars la dose, le Zerit
est inaccessible.

Tout au long de l'année 2001, le Zerit va se trouver au coeur de la bataille
pour l'accès des plus pauvres aux médicaments.
C'est l'antenne sud-africaine de Médecins sans frontières (MSF) qui ouvre le
feu. En février 2001, son représentant, le Dr Eric Goemaere, écrit à M.
Jonathan Soderstrom, directeur de l'Office for Cooperative Research, à Yale,
qui gère les brevets et les licences. MSF, qui a reçu le prix Nobel de la
paix en 1999, demande à l'université « d'autoriser l'importation [en
Afrique du Sud] d'une version générique de la stavudine de façon à fournir
un traitement gratuit aux personnes affectées par le VIH/sida ». Elle
mentionne, dans sa lettre, la proposition faite par le fabricant indien
Cipla Ltd de lui vendre une version générique de la stavudine
trente-quatre fois moins cher » que le Zerit.

Yale renvoie d'abord la balle à BMS, qui la retourne à Yale. Fin février, au
moment où trente-neuf compagnies pharmaceutiques attaquent le gouvernement
sud-africain en justice parce qu'il a autorisé le recours aux « licences
obligatoires » en cas d'urgence sanitaire, le campus de Yale entre en
ébullition. Une étudiante en droit, Mlle Amy Kapczynski, soutenue par un
syndicat universitaire, le Graduate, Employees and Students Organization
(GESO), fait circuler une pétition appuyant la requête de l'organisation
médicale d'urgence.

La pétition va recueillir 600 signatures d'étudiants, de techniciens, de
chercheurs, dont celle du Dr William Prusoff, 81 ans, qui a mis en évidence,
avec le Dr Tai-Shun Lin (aujourd'hui décédé), les propriétés de la stavudine
dans le traitement du sida (7). « Personne ne devrait mourir pour des
raisons économiques, faute de pouvoir s'acheter un médicament,
explique-t-il. Et je serais très heureux de ne plus percevoir aucunes
royalties si cela pouvait aider à l'éradication de la maladie. »

Yale rétrocède en effet à ses inventeurs 30 % des redevances qu'elle
perçoit. « Ces derniers temps, calcule le vieux monsieur (qui ne touche que
la moitié du total), ma part s'est élevée à... 5,5 ou 6 millions de dollars
par an... » En quoi est-il fondé à percevoir de telles sommes ? N'a-t-il pas
accompli normalement son travail de chercheur ? « Je ne suis pas un homme
d'argent, reconnaît-il, mais pourquoi les universités laisseraient-elles les
compagnies pharmaceutiques se remplir les poches avec nos inventions ? »

Comme la plupart des chercheurs de la Medical School, à Yale, le Dr Prusoff
minimise l'importance de son investissement et sa capacité d'influence sur
la compagnie privée qui exploite sa découverte. « Je peux toujours lui
livrer mon opinion. Mais ce n'est pas sûr qu'elle m'écoute »,
plaisante-t-il. Il n'empêche : avant même que les étudiants ne remettent
leur pétition à M. Soderstrom, BMS a déjà reculé. Le 14 mars, la compagnie
basée à New York annonce une baisse draconienne de ses prix en Afrique du
Sud et s'engage à ne pas poursuivre en justice un éventuel producteur de
génériques.

L'issue de la bataille laissera les activistes de Yale sur leur faim.
L'université n'a pas renoncé à son brevet sur la stavudine en Afrique du
Sud ni rompu son accord de licence avec BMS. « En Afrique du Sud, raconte
le Dr Eric Goemaere, nous utilisons de la stavudine de chez BMS, parce que,
grâce entre autres à Amy Kapczynski, leurs prix se sont effondrés. » Aspen
Pharmacare, un fabricant sud-africain de génériques, s'est mis sur les
rangs pour en produire une copie. « Mais aucun accord n'a été signé entre
Aspen et BMS et, depuis le début, Aspen se plaint du fait que BMS traîne les
pieds, rapporte le Dr Goemaere. La compagnie sud-africaine n'a obtenu aucun
fichier d'informations sur la molécule, aucun transfert de technologie.
Contrairement à d'autres, BMS semble avoir lâché beaucoup de lest. Mais
cette baisse drastique des prix lui a permis de décourager la concurrence
et d'empêcher jusqu'ici l'émergence de produits génériques. »

« Le centre de décision se trouve toujours aux Etats-Unis, regrette Mlle Amy
Kapczynski. Ce n'est pas pour cela que nous nous étions battus ! Ceux qui
ont besoin de ces traitements doivent être associés aux prises de décision.
Tout aurait été différent si Yale avait renoncé à son brevet local.
Une vraie concurrence aurait pu s'instaurer. Mais renoncer au brevet ou
rompre le contrat, pour Yale, c'était toucher à un point extrêmement
sensible : celui des relations entre l'université et les compagnies. »

Sur ce point comme sur tous les autres, BMS refuse de s'exprimer. Mais cette
analyse est aussi celle de M. Soderstrom : « Jamais, entre BMS et nous, il
n'y a eu le moindre différend, affirme-t-il. Notre souci commun était de
trouver une réponse juste [à la demande de MSF]. Nous ne pouvions pas
décider, nous Yale, d'une action unilatérale. Nous avions passé un accord de
licence et nous menons depuis des années plusieurs programmes de recherches
avec BMS. »

Opacité totale, données biaisées

La compagnie new-yorkaise sponsorise en effet chaque année, à Yale, le
symposium BMS ainsi que le Graduate Student Research Symposium, qui doit
aider les diplômés en sciences biomédicales à rencontrer leur futur
employeur. Certains cadres dirigeants de chez BMS ont exercé de hautes
responsabilités à Yale et la compagnie - comme le dit M. Soderstrom - a
financé plusieurs programmes de recherche sur la maladie d'Alzheimer, le
cancer, le sida...

« Bien sûr, les compagnies pharmaceutiques peuvent exagérer sur les prix !
reconnaît le Dr Prusoff. Mais nous en sommes dépendants. Elles nous rendent
un service extraordinaire : Yale n'a pas les moyens techniques ni
financiers de produire un médicament. Pour qu'il arrive jusqu'aux patients,
il doit être approuvé par la Food and Drug Administration (FDA), ce qui
nécessite des essais sur l'homme très onéreux. Souvent, il arrive qu'un
médicament se révèle toxique. Ce sont des millions de dollars investis en
pure perte. Compte tenu des risques, entre le concept et la mise sur le
marché, il faut compter de 500 à 800 millions de dollars ! »

D'où tire-t-il ces chiffres, qu'il a également cités dans une tribune libre
publiée le 19 mars 2001 par le New York Times ?
Le vieux monsieur avoue qu'il n'en sait rien. « Je les entends citer tout
le temps », dit-il. En réalité, ils viennent du Pharmaceutical Research and
Manufacturers of America (PhRMA), le lobby des compagnies pharmaceutiques,
et du Tufts Center for the Study of Drug Development, un centre de
recherche sponsorisé à 65 % par l'industrie du médicament. 500 millions :
c'est - selon ces deux organismes - le coût moyen de l'élaboration d'un
nouveau médicament jusqu'en décembre 2001, date à laquelle le Tufts Center
réévalue ce chiffre à 802 millions de dollars. Mais son étude ne porte que
sur une minorité de molécules : celles qui ont été découvertes et
développées sans aucune aide de l'Etat. Et la moitié de cette somme est pour
le moins virtuelle : il s'agit du « coût d'opportunité », une compensation
que s'accorde l'industrie privée en fonction des intérêts qu'auraient
rapportés les sommes investies, si elles avaient été placées en Bourse.

Evaluation exagérée des risques et des compensations, oubli des exonérations
fiscales... Toujours en 2001, un organisme indépendant, Public Citizen (8),
chiffrait, sur les mêmes bases, à 110 millions de dollars la somme maximum
dépensée par le privé pour faire éclore une entité chimique entièrement
nouvelle. Quelle est la part du public et du privé ? L'opacité est totale et
les données biaisées : « Quand le secteur privé met 1 000 dollars dans un
nouveau médicament, il l'évalue, dans le coût final, à 2 000 dollars,
compte tenu des risques et des compensations. Quand le secteur public, en
revanche, met 1 000 dollars dans un médicament, sa part sera évaluée, au
final, à 1 000 dollars. Parce que c'est une subvention, non un
investissement. C'est ainsi que la contribution du public à la recherche et
au développement est largement sous-évaluée », constate Mme Els Torreele,
chercheuse en biotechnologie et animatrice de la campagne de MSF en faveur
des maladies négligées. « Pire : le secteur privé a pris l'habitude
d'englober l'argent public dans ses propres calculs pour définir le coût et
le prix d'un médicament. Résultat : le contribuable paye deux fois le même
médicament. »

La stavudine et les quatre autres antirétroviraux de la famille des
inhibiteurs nucléosidiques (9) ont tous été inventés sur fonds publics aux
Etats-Unis. Pour les neuf autres antirétroviraux (inhibiteurs de protéase et
non nucléosidiques), des fonds d'Etat sont venus soutenir, à un moment ou à
un autre, la recherche ou les phases d'essai. Mais ce sont les fonds privés
qui donnent le « la ». « L'apport d'argent privé n'a jamais dépassé le quart
du total de mes financements, pendant les trente années où j'ai dirigé des
recherches, reconnaît le Dr Prusoff. Mais j'ai recommandé BMS, pour
l'attribution d'une licence sur la stavudine, parce que notre département,
il y a plusieurs années, avait reçu une grosse subvention de cette société
pour élaborer des médicaments anticancer. J'avais bénéficié d'une petite
partie de ces fonds pour travailler sur les antirétroviraux. En échange, BMS
s'était réservé un droit de préemption sur tout composé que nous
produirions. Ce fut le cas de la stavudine. »

Sauf dans le petit cercle des militants du GESO, Yale tout entière semble
vouée à un discours fataliste. Pourquoi, par exemple, ne pas avoir accordé
une simple licence - non exclusive - à BMS, ce qui aurait permis à
l'université de se ménager un moyen de pression en faveur de l'intérêt
public ?
« Aucune compagnie ne l'aurait accepté, rétorque M. Soderstrom. C'est la
licence exclusive ou pas de licence du tout ! Vu le temps et l'argent
nécessaires pour mener les essais cliniques et développer un médicament, il
est difficilement concevable qu'une entreprise s'engage avec nous sans avoir
les moyens de protéger son investissement ! » Conseillère médicale au
bureau MSF de New York, Mme Anne-Valérie Kaninda apporte une autre
explication à cette intransigeance : « La licence exclusive, dit-elle,
prolonge la chaîne du monopole initiée par le brevet.
Et c'est ce monopole qui fait que les prix flambent. »

Ouvrir les livres de comptes

Toute atteinte si minime soit-elle à cette « chaîne du monopole » est
aussitôt considérée par l'industrie comme une atteinte à la recherche. Quand
l'Organisation mondiale du commerce (OMC) réunie à Doha, en novembre 2000,
décida d'assouplir les règles du brevet pour les pays pauvres, ce fut
immédiatement une levée de boucliers : « Sans les brevets, les profits ne
sont pas possibles et la recherche souffre », déclara M. Daniel Vasella,
PDG de Novartis AG (10). Mais comment expliquer, dans ces conditions, que
les grands producteurs de médicaments - qui tous engrangent des profits
records - investissent trois fois plus dans le marketing et l'administration
que dans la recherche et le développement (11) ?

A l'appui de leur politique de prix, les laboratoires invoquent, on l'a vu,
les coûts exorbitants des essais de phase III - ceux dédiés aux tests à
grande échelle sur des volontaires malades - qui leur échoient
généralement. Mais combien cette phase III a-t-elle vraiment coûté dans le
cas de la stavudine ? Dans sa tribune libre au New York Times, le Dr
Prusoff évoquait le chiffre impressionnant de « plus de 13 000 patients
infectés par le VIH » testés par BMS dans le cadre des essais de phase
III.

Huit mois plus tard, le chercheur reconnaissait devant nous que ce chiffre
lui avait sans doute été « soufflé par quelqu'un d'enthousiaste, chez BMS ».
Pour sa part, un spécialiste du développement des antirétroviraux évalue à 3
000 le nombre moyen de malades testés en phase III, à raison de 25 000 à
30 000 dollars par patient et par an. « Compte tenu des primes d'assurance,
du transport des échantillons de sang, du recueil et du traitement des
données, du suivi plus léger des milliers de patients à qui l'on distribue
le médicament au titre de l'usage compassionnel, des études toxicologiques,
du développement pharmaceutique... On n'est pas loin des 500 millions de
dollars ! »

M. James Love, l'animateur du Consumer Projet on Technology, a refait ces
calculs pour la stavudine, en se fondant sur les données publiées par la FDA
(822 patients testés) à raison de 10 000 dollars en moyenne, par patient et
par an (« ce qui est nettement supérieur à la moyenne des contrats
habituellement pratiqués dans le secteur »). Au total, compte tenu des
risques - « qui ne sont pas si élevés puisque 70 % des médicaments en phase
III sont approuvés » - et des compensations, « le coût du capital étant lui
aussi assez faible, puisque l'investigation n'a duré que deux ans », il en
arrive à la conclusion que le développement de la stavudine n'a pas dû
coûter plus de... 15 millions de dollars à BMS.

La vérité ? Elle se trouve dans les livres de comptes que les compagnies
pharmaceutiques refusent obstinément d'ouvrir, au nom du secret commercial.
Quand, à Pretoria, le juge sud-africain a voulu obtenir des données précises
sur les politiques de prix concernant les antirétroviraux, les trente-neuf
industriels ont préféré retirer leur plainte.

PHILIPPE DEMENET

--
Adresse pour les messages destinés au forum E-MED:
<e-med@usa.healthnet.org>
Pour répondre à un message envoyer la réponse au forum
ou directement à l'auteur.
Pour toutes autres questions addresser vos messages à :
<e-med-help@usa.healthnet.org>