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[e-med] Haro sur les labos
- From: remed@remed.org
- Date: Mon, 10 Sep 2001 08:24:44 -0400 (EDT)
E-MED: Haro sur les labos
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http://www.liberation.com/quotidien/semaine/20010910lunv.html
Haro sur les labos
Accusée d'être plus soucieuse de profit que de santé, l'industrie
pharmaceutique est en crise d'image.
Par GRÉGOIRE BISEAU
Libération
Le lundi 10 septembre 2001
Le moins qu'on puisse dire c'est qu'en ce moment il ne fait pas bon avouer
travailler pour l'industrie pharmaceutique. Au mieux, on vous colle
l'étiquette de cynique professionnel, au pire celle de sale capitaliste sans
foi ni loi. Le procès de Pretoria, en mars 2001, qui a opposé le
gouvernement sud-africain aux plus grands laboratoires sur l'accès aux
médicaments bon marché, ainsi que les décès liés aux médicaments
anticholestérol de Bayer ont fini de donner à cette industrie l'image d'une
machine du diable. Sans scrupules, impitoyable et même mortelle.
Un cadre dirigeant d'un grand labo, ancien médecin, raconte: «Mon
beau-frère travaille dans l'industrie de l'armement. Eh bien, dans les
dîners familiaux, celui à qui on fait jouer le rôle du salopard, c'est moi.»
Plutôt curieux pour une industrie censée travailler à soulager la douleur et
à lutter contre la mort. Mais voilà, les grands labos doivent apprendre à
vivre avec une image sulfureuse. «Au moins c'est salutaire, car maintenant
on ne peut pas tomber plus bas. Il va bien falloir que tous les acteurs se
remettent en question», admet Gilles Brisson, patron d'Aventis Pharma.
Vase clos. Dans leur majorité, les grands laboratoires plaident coupables.
«On n'a même pas pu faire la preuve de notre incapacité à communiquer: on a
été tout simplement absents du débat public», observe Eric Cornut, le
président de Novartis Pharma. Son collègue d'Aventis est plus direct: «Nous
sommes des handicapés de la communication grand public. Ça ne date pas
d'aujourd'hui.» Cela remonte à 1945 et à ce code de la santé publique qui
interdit aux laboratoires de parler au grand public de leurs médicaments.
L'industrie a pris l'habitude de vivre en vase clos, coupée du monde, le nez
dans ses pipettes de chimiste.
Seules les mégafusions du secteur ont su faire parler d'elles. «Toute notre
industrie a souffert de ce décalage. On a surtout une image de financiers.
On a oublié qu'on était aussi des chercheurs», confirme Eric Cornut.
Le procès de Pretoria a pris toute la profession de court. En attaquant le
gouvernement sud-africain en février 1998 pour s'opposer à l'importation de
médicaments génériques utilisés contre le sida, elle ne se doutait pas
qu'elle partait s'embourber dans ce que beaucoup qualifient maintenant de
«Viêt-nam de l'industrie pharmaceutique».
«On s'y est pris comme des manches. On a totalement sous-estimé ce mouvement
de contestation de la mondialisation», reconnaît Isabelle Gery, du LIR, un
organisme qui représente les grands labos étrangers en France. Les
industriels se sont défendus en ayatollahs de la propriété intellectuelle,
évacuant toutes les questions de santé publique. Pas responsables, pas
coupables.
L'effet a été désastreux. Après trois ans de procédure, les labos ont fini
par faire marche arrière. Et sont repartis pleins de goudron et de plumes,
incarnant un libéralisme triomphant et égoïste. Un procès en sorcellerie?
«En réalité, cette industrie c'est tout sauf du libéralisme pur et dur. Elle
est pratiquement partout en situation de cogestion avec les pouvoirs publics
ou des agences de régulation et de sûreté», assure Claude Le Pen, professeur
à l'université Paris-Dauphine et spécialiste de l'économie de la santé. En
tout cas, elle paie cash son double langage.
«L'industrie pharmaceutique a longtemps joué sur l'image d'une industrie
citoyenne au service de l'humanité et du progrès scientifique, en faisant
oublier qu'elle répond d'abord aux exigences de ses actionnaires», affirme
Annick Hamel, de Médecins sans frontières.
Paradoxe. Les grands labos ont toujours cherché à cacher cette
schizophrénie. En face d'un journaliste, on discute recherche scientifique,
médicament et maladie. Mais devant un analyste financier, on parle marché,
produit, force de vente et Ebitda (nouvelle appellation comptable du
résultat d'exploitation). Comme si de rien n'était. Or le médicament est
une espèce rare. «Contrairement aux produits de grande consommation, plus on
reconnaît de valeur scientifique et d'utilité sociale à un médicament, plus
les gens considèrent qu'il est normal qu'il soit accessible à tous,
gratuitement», explique Claude Le Pen. «Notre difficulté c'est que, pour
l'opinion publique, le laboratoire idéal est une entreprise qui ne fait pas
de profits», confirme Isabelle Gery, du LIR.
Plutôt que d'expliquer ce paradoxe, les labos ont longtemps fait comme si
gagner de l'argent avec la mort allait de soi. Or ils en gagnent beaucoup,
avec des taux de marge qui peuvent atteindre 20 %. Au premier semestre 2001,
les américains Pfizer, Johnson & Johnson ou Pharmacia ont vu, par exemple,
leurs bénéfices augmenter de plus de 15 %.
Le retrait en catastrophe de la cérivastatine de Bayer, et la série de
procès en cours, noircit un peu plus un ciel déjà encombré de lourds nuages
de suspicion. Et si les labos faisaient passer leurs profits avant les
impératifs de sécurité de santé publique? «Ce retrait a été une décision
éthique et responsable», a déclaré Philippe Milon, le patron de la filiale
française de Bayer. Il oublie un peu vite qu'en 1998, son groupe, comme
l'avaient révélé à l'époque le Canard enchaîné et la revue médicale
Prescrire, offrait à tous les médecins qui s'engageaient à prescrire son
médicament un coffret de logiciels informatiques d'une valeur de 10 000
francs. Une pratique commerciale totalement hors la loi.
«Vieux fantasmes». Depuis 1993, une loi anticadeau tente de mettre un peu
d'ordre dans cette relation vénale entre médecins et visiteurs médicaux.
Mais l'odeur de soufre ne s'est jamais vraiment dissipée. «L'image du
médecin acheté par l'industrie pharmaceutique c'est du pur délire. Il faut
arrêter avec ces vieux fantasmes», assure Olivier Mariotte, du laboratoire
Schering-Plough.
Peut-être, mais le doute est toujours là. «La réalité c'est que les choses
se sont largement améliorées. Même s'il peut encore y avoir des abus»,
assure Claude Le Pen. Pour faire acte de contrition, le Snip, le Syndicat
national des industries pharmaceutiques, vient de créer un tout nouveau
comité de déontologie pour tenter d'imposer un peu d'autodiscipline.
Les labos sentent bien que la politique du dos rond a fini par se retourner
contre eux. «Quand on ne parle pas, les autres s'en chargent à votre place,
et ensuite c'est impossible de remonter le courant», constate Isabelle Gery.
Certains prônent la mobilisation générale. «On ne peut pas laisser nos
entreprises être gérées par des techniciens. Il faut avoir le courage de ne
plus se cacher et d'expliquer qui nous sommes», affirme Gilles Brisson,
d'Aventis. Ce sera difficile. «Il est illusoire de penser qu'une meilleure
communication va régler tous les problèmes. Aujourd'hui, les labos sont
inaudibles car encore suspects», assure Claude Le Pen.
Coincée entre la pression des marchés financiers et une opinion publique
remontée, l'industrie pharmaceutique n'est pas au bout de ses peines. La
molécule remède à cette crise d'image n'est pas près de sortir de ses
laboratoires....
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