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[e-med] Le Sud à la recherche de sa recherche
- From: remed@remed.org
- Date: Tue, 29 May 2001 07:04:49 -0400 (EDT)
E-MED: Le Sud à la recherche de sa recherche
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pour votre information
Carinne Bruneton
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Le Sud à la recherche de sa recherche
Un organisme français fait émerger une génération de scientifiques du tiers
monde. Exemples au Sénégal.
Par SYLVESTRE HUET
Le mardi 24 avril 2001
Libération
http://www.liberation.fr/
Sénégal envoyé spécial
Science des pauvres, pauvre science? Peut-on faire de la recherche
scientifique de qualité au Sud? C'est à cette double question que l'IRD,
l'Institut de recherche pour le développement, l'ex-Orstom, est confronté.
Sa mission? Mobiliser la recherche pour aider le tiers-monde tout en y
favorisant l'émergence de scientifiques susceptibles de prendre le relais.
Le terrain est vaste. Les sujets d'actions - de la santé à l'agriculture en
passant par l'anthropologie -, multiples. En témoigne le Sénégal,
principale implantation de l'IRD hors métropole, avec environ 400 personnes,
dont près d'une centaine de Français.
Acacias dopés. Le paysan, l'acacia et la microbiologiste. Fable moderne. Le
paysan, c'est Diémé Diouf. La quarantaine, «deux femmes, dix gosses»,
annonce-t-il avec fierté. Et pas grand-chose d'autre. Son village, Ngane,
se situe à 200 km au sud-est de Dakar, près de la ville de Kaolack. Ses
champs sont d'une terre sablonneuse, légère à retourner, et c'est heureux
car il n'a même pas d'attelage. Il y alterne le mil pour manger, l'arachide
pour vendre et la jachère pour laisser reposer un sol épuisé par deux années
de culture. La microbiologiste se nomme Hassna Founoune. Cette jeune
Marocaine finit sa thèse sur «l'amélioration de la jachère à l'aide
d'acacias dopés par de minuscules champignons et bactéries».
Diémé Diouf regarde ses acacias d'un air de propriétaire heureux. Deux ans
déjà que poussent les plus anciens des plants donnés par les laboratoires de
microbiologie de l'IRD, à Dakar. Leurs fruits montrent leur bonne santé.
Diémé y voit une double promesse. Un champ fertile, qu'il pourra cultiver
plusieurs années de suite. Et «du bois pour la cuisine de [sa] famille,
durant un an», lorsqu'il coupera les arbres, d'ici deux ans. Une source
précieuse: le bois, rare, reste la principale source d'énergie domestique.
Hassna Founoune, elle, y voit bien autre chose. D'abord, «les différences
entre placettes», les endroits de plantation. Ici, la survie à un an, après
la sécheresse hivernale, est de «100 %», mais là «de 40 %». Ici, les
feuilles «sont très riches en azote et en minéraux», là «moins». La raison?
Invisible, elle se cache en sous-sol. Sur les racines de cet Acacia
holosericea se nichent «des filaments d'un champignon microscopique, et des
petits nodules, formés par les bactéries». Une symbiose dopante qui permet à
l'arbre de se nourrir de l'azote de l'air mélangé au sol. Sur chaque
placette, Hassna a testé différentes souches, identifiées génétiquement à
Dakar. Chaque plant à été inoculé en pépinière, puis planté ici. «C'est la
première expérience en plein champ pour l'Afrique sahélienne», se félicite
Hassna.
L'IRD apporte des techniques modernes de biologie moléculaire qui ont permis
d'utiliser une banque de 3 000 isolats de bactéries. «A partir d'un nodule,
nous pouvons identifier une souche en vingt-quatre heures», précise Marc
Neyra, directeur d'un des labos.
On y croise plus de chercheurs sénégalais que de français. Ce laboratoire
entretient des relations étroites avec l'université Cheikh Anta Diop de
Dakar, les thésards y sont sénégalais, marocains, maliens. Hassna Founoune
est inscrite à l'université de Meknès, au Maroc. Quant à sa recherche,
l'amélioration des techniques de jachère, elle porte sur un point central du
développement: l'autosuffisance alimentaire. «Une jachère dont l'évolution
forcée par la croissance démographique et l'occupation sans cesse plus
dense du territoire est cruciale pour l'agriculture tropicale», souligne
Roger Pontanier, pédologue (spécialiste des sols) et responsable d'un
projet européen sur le sujet. Hassna doit encore récupérer les racines,
vérifier en laboratoire l'identité des micro-organismes, déterminer les
meilleures associations... Il faudra bien dix ans, si tout se passe bien,
pour que les Sénégalais soient nombreux à utiliser de tels acacias dopés
pour améliorer leurs rendements. Le délai, classique, qui sépare la
découverte de son application.
Autopsie verbale. Beau, sec, pauvre. C'est le pays Sereer, 150 km au sud-est
de Dakar. Plat, comme le Sénégal occidental. Les arbres seuls font relief,
acacias et baobabs majestueux, révérés pour leurs vertus médicinales. La
saison sèche touche à sa fin, les moissons sont terminées. Ici, à Niakhar,
une bourgade autour de laquelle s'éparpillent trente mille personnes,
typique des populations rurales, l'IRD a créé un Observatoire sanitaire et
épidémiologique de haut niveau. De quoi «établir un bilan de santé, et donc
aider le gouvernement ou les ONG à déterminer les programmes prioritaires»,
explique Pierre Lévi, démographe. Naissances, décès, épidémies... depuis
quinze ans, rien ne doit échapper aux enquêteurs d'Emile Ndiaye, responsable
de l'observatoire. Ce qui n'a rien d'évident, comme en témoigne le délicat
exercice de l'autopsie verbale.
Depuis plus d'une heure, il questionne une jeune femme, assis sur un bout de
bois devant le mur en terre sèche d'une case, au su et au vu de la famille,
rassemblée sous un arbre. Il y a trois mois, la jeune femme a perdu son
enfant, vingt-quatre heures après la naissance. Pourquoi? Les médecins de
l'observatoire devront le déterminer, à l'aide du questionnaire d'Emile.
Soutenue par sa mère, la jeune femme raconte. Stéthoscope sur l'épaule, le
docteur Aldiouma Diallo écoute le dialogue. Puis se ferme, serre les dents.
Césarisée pour son deuxième enfant, la jeune femme n'a pas été suivie lors
de sa dernière grossesse. L'accouchement s'est fait à domicile, vingt-quatre
heures de travail inefficace, et décès par «souffrance f?tale». «Il fallait
au moins le forceps, peut-être une césarienne.» Un échec évitable... mais
«typique», regrette-t-il. La situation reste difficile. «En 1962,
l'espérance de vie était de 27 ans, de 55 aujourd'hui», raconte Pierre
Lévi. Résultat d'une baisse de la mortalité avant cinq ans, passée de 500 ä
à 250 ä. D'où une explosion démographique redoutable, avec «sept enfants par
femme».
Aujourd'hui, ont découvert les chercheurs, le paludisme est devenu la
principale cause de mortalité avant 5 ans, aggravée par le prix des
médicaments qui incite à consulter «le marabout avant le docteur», souligne
Aldiouma Diallo. Les travaux de l'observatoire sont de qualité - la preuve
en est que les meilleures revues scientifiques internationales les
publient - et utiles, puisqu'ils permettent de définir les priorités
médicales. Cheikh Sokhna, du laboratoire de paludologie de l'IRD, travaille,
lui, sur la question qui suit le constat: que faire contre le palu? Il
s'appuie sur une solide expérience, menée sur deux villages depuis 1991.
«Nous avons concentré d'importants moyens, médecins et médicaments gratuits,
sur Dielmo, proche d'une rivière et où l'infection par piqûres de moustiques
est permanente, et Ndiop, où elle ne dure que lors de la saison des pluies,
entre juin et septembre.» Pour un «résultat majeur», selon le jeune
Sénégalais: «Alors que les enfants de Dielmo sont massivement piqués - 20
000 piqûres par an dont 200 infectées par le parasite -, si on a la garantie
de les soigner à temps, ils survivent tous, puis, adultes, ne souffrent que
de rares accès de fièvre.» Recherches génétiques sur les «résistants» -
certains enfants, pourtant piqués, ne font aucun accès palustre -, mise en
évidence de la sensibilité accrue de la jeune mère, recherche des
résistances aux médicaments et de vaccin... les résultats du laboratoire
permettront de mieux fonder la lutte antipalu si les financements publics
suivent.
L'Etat-butin. Ces recherches, l'IRD souhaite les mener avec les
scientifiques locaux, pour les aider à acquérir leur autonomie scientifique.
Le géographe Paul Ndiaye, de l'université de Dakar (Ucad), plaide ainsi pour
des laboratoires mixtes entre l'IRD et l'université. Mais pas facile
lorsqu'il faut jongler avec un partenaire sous-financé où les meilleurs
chercheurs pensent surtout à se vendre comme consultants auprès des
organismes internationaux pour joindre les deux bouts. Pas facile non plus,
lorsque le niveau scientifique réclame une logistique lourde. Le Sénégal
tente par exemple de développer la vallée du fleuve éponyme. Il faut donc
gérer les barrages et structurer une nouvelle économie rurale, fondée sur
l'irrigation. L'IRD s'y met, convoque le spécialiste mondial des fleuves «à
faible pente», Jean-Pierre Lamagat. Lequel pond un logiciel permettant de
gérer les crues au mieux des différents intérêts - cultures et
hydroélectricité. Beau travail, mais qui réclame un réseau de surveillance
par radio et satellite et des ingénieurs pour faire tourner le logiciel. Le
Sénégal peut-il se les payer? Et puis, la science ne peut remplacer la
politique. Incompétence ou corruption - «gangrène de l'Etat vu comme un
butin à se partager», soupire le sociologue Momar Coumba Diop - ne peuvent
être renversées par la seule coopération scientifique.
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Philippe Lazar, ex-président de l'Institut de recherche pour le
développement:
«Ne pas écarter les pays du Sud de la science moderne»
Par SYLVESTRE HUET
Avec 1,12 milliard de francs de budget en 2000 (171 millions d'euros) et 2
300 agents, dont 780 chercheurs, l'Institut de recherche pour le
développement (IRD, ex-Orstom) est implanté dans 25 pays, principalement en
Afrique, Amérique latine et Asie du Sud-Est. Actif en sciences de la Terre,
agronomie, biotechnologies, santé, socio-économie, il joue un rôle décisif
dans la coopération scientifique Nord-Sud. Nommé à la tête de l'institut en
1997, Philippe Lazar vient tout juste d'en quitter la présidence. Il précise
dans quel esprit il a réorganisé l'IRD.
Doit-on faire de la recherche scientifique au Sud?
Oui, à condition qu'elle soit de qualité internationale. Sinon, cela serait
une perte de temps, d'argent et surtout de ressources humaines.
Celles des pays du Sud sont limitées. Les entraîner sur des voies médiocres
serait éthiquement insupportable. Ne pas suivre cette exigence de qualité
reviendrait à écarter les pays du Sud de l'aventure de la science moderne.
Nous ne sommes pas là dans une sorte de générosité tiers-mondiste, mais dans
une justification scientifique.
L'IRD est un institut de recherche, pas une organisation humanitaire.
Le gouvernement nous demande des comptes d'abord sur cette mission. Or, il
se trouve que la plupart des pays en développement sont au Sud géographique,
et notre futur est déterminé en grande partie par des phénomènes d'ampleur
planétaire qui se déroulent essentiellement au Sud. C'est vrai pour le
climat, la biodiversité dont les réservoirs essentiels sont au Sud... et
l'avenir de l'homme puisque l'immense majorité de la population vit au Sud.
Comment l'IRD articule-t-il recherche et développement?
La légitimation politique de l'existence de l'IRD, c'est de développer des
recherches dont la finalité soit le développement. Cela implique un
partenariat avec les pays et les scientifiques du Sud sur un triptyque:
recherche, formation, expertise. Faire de la recherche, c'est se plier aux
critères qualitatifs de la compétition mondiale et des publications
scientifiques. Acquérir la capacité d'en faire, c'est contribuer à former
des cadres scientifiques compétents... tout en évitant d'alimenter le
drainage des cerveaux vers les pays du Nord.
La troisième visée de l'IRD est de répondre le plus vite possible lorsqu'une
demande d'expertise est formulée par un pays qui a besoin d'un état de l'art
pour aider à la décision. La recherche est rarement la tasse de thé des
dirigeants des pays du Sud. Elle permet de comprendre, pas d'agir
directement: c'est un processus long, aléatoire, ésotérique. Alors qu'ils
ont besoin de réponses claires, intégrant l'ensemble des données - y
compris sociétales ou financières -, et rapides. Nous proposons donc le
concept d'expertise collégiale pour, par exemple, répondre à cette question:
quelles précautions faut-il prendre, lors de la décision de construire un
barrage, vis-à-vis des vecteurs de maladies vivant dans l'eau? C'est le
sujet d'une expertise actuellement en cours pour le Cameroun.
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