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[e-med] Pharmacopée africaine et VIH/SIDA: Espoir et désillusion


  • From: msellati@bassam.ird.ci
  • Date: Tue, 16 Jan 2001 03:47:49 -0500 (EST)

E-MED: Pharmacopée africaine et VIH/SIDA: Espoir et désillusion
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[Modérateur de e-med: ci-joint cette intéressante annalyse diffusée par
'SAFCO'- le forum public indépendant de la réponse au Sida en Afrique du
Centre et de l'Ouest, avec nos remerciements. CB]


*** Modérateur de SAFCO: L'un des défis majeurs dans la réponse à l'épidémie
du VIH/SIDA est la découverte d'un traitement efficace. La pharmacopée
africaine n'est pas en reste dans cette quête du remède miracle. Certains
chercheurs africains et tradipraticiens ont déjà mis au point des
traitements dont ils vantent l'effet antirétroviral. On a les exemples du
Ghana, du Burkina Faso, du Bénin, du Kenya et plus récemment de la Côte
d'Ivoire avec le Thérastim. Espoir et désillusion rythment souvent ces
découvertes présentées à grands renforts médiatiques. Quelles sont les
conditions pour une crédibilité de ces remèdes? Quelles est la contribution
de la pharmacopée africaine dans la recherche d'un remède efficace contre le
VIH/SIDA? Vos commentaires sont les bienvenus sur SAFCO.

SAFCO publie ici la contribution de Philippe Msellati après la présentation
du Thérastim en Côte d'Ivoire ***

* Ce titre est du modérateur

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Un traitement présenté avec brio mais dont l'efficacité n'est pas démontré :
le Thérastim
- Philippe Msellati


Samedi 6 janvier 2001, après une semaine d'articles annonciateurs dans la
presse, une conférence de présentation d'un produit à visée thérapeutique,
issu de la pharmacopée traditionnelle, a eu lieu à Abidjan. Quoi de plus
banal, de plus classique, dirons nous. Oui mais la présentation a eu lieu
dans le cadre de l'université de Cocody, au sein de l'UFR de pharmacie, en
présence d'un représentant du Ministère de la Recherche Scientifique et d'un
représentant de l'épouse du président de la république. Et puis il s'agit
d'un traitement qui aurait une efficacité sur l'infection par le VIH/SIDA.
Du coup, tout est différent. Le symbole est très fort et les enjeux
politiques et économiques sont importants. Si l'émotion y gagne, la
rationalité et la rigueur intellectuelle n'y ont plus qu'une place réduite.

La présentation fut remarquable du point de vue médiatique et commercial,
d'une habilité consommée ! Devant un public jeune en majorité, composé
d'étudiants ou d'élèves, un traitement allant au delà de l'infection par le
VIH, puisqu'il aurait une efficacité sur le paludisme et un rôle stimulant
sur l'immunité en général ainsi que sur l'appétit est présenté dans ses
aspects physico-chimiques, de tolérance et d'efficacité jusqu'à la forme
galénique (présentation des ampoules injectables).

Les résultats scientifiques présentés n'ont aucune valeur particulière. Ils
sont extrêmement préliminaires et ne pourraient conduire qu'à un seul
commentaire : réalisez un vrai essai clinique de tolérance et d'efficacité,
revenez nous voir dans un an, deux ans... En effet, ces résultats concernent
un tout petit nombre de patients dont le suivi est apparemment très bref, il
n'y a pas de groupe témoin qui aurait permis de comparer les effets,
bénéfiques ou toxiques, à ceux des traitements connus pour efficaces. En
termes de tolérance, si nous avons tous les détails entre des groupes de
lapins, par contre, chez l'homme il n'y a que 8 bilans exhaustifs réalisés
et sans groupe contrôle. Concernant l'efficacité, les données biologiques
recueillies ne le sont que chez cinq personnes sur un intervalle de temps
très court. Ceci est très insuffisant pour tirer quelque conclusion que ce
soit et les variations biologiques avant/après la cure n'ont aucune valeur
indicative d'efficacité. Avec en plus une erreur majeure : un patient
infecté par le VIH-2 étant présenté comme indétectable après la cure, ce qui
est obligatoire puisqu'aucune technique de mesure de charge virale du VIH-2
n'existe à ce jour et que tous ces patients sont indétectables avec les
tests habituellement utilisés et adaptés au VIH-1.

Toute l'habilité des initiateurs de cette présentation réside ici. Haute
autorité de la faculté de pharmacie, le présentateur des données de ce
nouveau traitement est très bien placé pour savoir que ce qu'il présente n'a
aucune valeur particulière à ce stade et il le dit lui-même à plusieurs
reprises durant l'exposé !!! Il anticipe toutes les critiques en les
énonçant lui-même. Ceci incite l'auditeur à se poser la question : mais
alors pourquoi le présenter ? En même temps, dans un discours qui du coup
montre toute son ambiguïté, la forme commerciale est présentée avant les
résultats scientifiques et il est indiqué à plusieurs reprises qu'il s'agit
bien d'une séance d'information sur un nouveau traitement. Il est bien
précisé que des formalités sont à achever avant la commercialisation mais ce
détail ne devrait pas arrêter l'engouement du public.

Il est remarquable de noter que des boites du produit circulent dans
l'assistance, ce qui, à écouter l'orateur, semble quelque peu prématuré !

Les questions et interventions du public n'étant pas autorisées,
l'amphithéâtre dont une partie importante de l'assistance adhère
progressivement à la présentation n'est plus qu'un auditoire bouleversé et
croyant. Un doute traverse l'esprit : sommes nous bien dans une université ?
Une université est censée être le lieu où la raison domine, où la méthode
scientifique est théoriquement l'outil de réflexion principal. Elle n'est
plus, le temps d'une matinée, que le temple d'une communion fusionnelle, qui
permet d'apaiser pendant quelques heures l'angoisse, le déni, la peur qui
habitent le public, comme un nombre important de personnes en Côte d'Ivoire.

La présentation a su allier des arguments d'allure scientifique, auréolés du
lieu où ils sont énoncés, à des arguments émotionnels classiques mais
toujours efficaces. La mystérieuse pharmacopée africaine est si riche et si
imparfaitement exploitée qu'elle recèle forcément des trésors. Et puis si
l'Afrique est le point de départ du VIH et du virus Ebola, il serait
justice, quelque part, que les traitements contre ces maladies nouvelles et
mortelles en soient issues aussi. D'autre part le mythe de David et Goliath,
le petit chercheur isolé et inventif qui réussit face aux grosses machines
immensément riches mais quelque peu routinières, est quelque chose qui est
très attirant pour beaucoup d'entre nous. N'est ce pas, d'une certaine
manière l'histoire de Montagnier et Gallo dans l'identification du VIH-1 ?
Enfin dernier registre qui en ces temps troublés que traverse le pays, il
serait consolateur que ce soit un africain, un ivoirien de surcroît qui
trouve le médicament qui sauve l'humanité, les grands laboratoires du Nord
ne produisant des médicaments qu'imparfaits et extrêmement coûteux. Le
représentant de l'épouse du président de la République a su prendre la balle
au bond et réagir sur cet aspect de la chose en ces temps de début de siècle
de millénaire et de deuxième république.

Utiliser plus ou moins de façon consciente la crédulité du public pour
promouvoir la pharmacopée traditionnelle, un futur institut de pharmacopée
traditionnelle, voire en tirer quelques avantages financiers n'est en soi ni
nouveau ni original. La lutte contre le SIDA est jalonnée de ces produits
issus de la pharmacopée traditionnelle qui éliminent le SIDA. Je n'en ferai
pas un inventaire exhaustif mais à titre d'illustration on peut citer le MMM
découvert au Zaïre à la fin des années 1980, le Kemron au Kenya (qui n'était
pas à base de plantes mais d'interféron) et d'autres au Burundi... En Côte
d'Ivoire, Drobo II et Brito sont deux des avatars de ce genre de produits.
Au moins dans un cas, l'Organisation Mondiale de la Santé a recherché, sans
succès, à connaître l'efficacité du produit. Au cours des années, après un
engouement initial, aucun n'a montré une efficacité même partielle. Ils ont
sombré dans l'oubli, après avoir au préalable enrichi leurs promoteurs et
fait passer pour ridicules les pays qui avaient promu un peu vite, sans
vérifications rigoureuses, leur "médicament" national...

Jusqu'à maintenant, la Côte d'Ivoire avait soigneusement évité ce piège, les
médicaments traditionnels prétendus efficaces restaient du domaine des
thérapeutes traditionnels sans engager les autorités ni les scientifiques et
un processus d'évaluation de ces médicaments avait été proposé par le PNLS
dés 1995-1996. Aujourd'hui, ce sont certaines autorités universitaires, en
présence de représentants de hautes autorités du pays, qui cautionnent le
produit en en faisant la présentation/promotion. Ceci est assez inquiétant
quant à l'avenir de la démarche scientifique dans les domaines où le pays
est confronté à de grandes difficultés telles que l'épidémie de VIH/SIDA.

Le Ministère de la Santé et le Programme National de Lutte contre le SIDA ne
se sont pas associés à cette manifestation, attendant sans doute des
résultats plus pertinents et ne trouvant pas approprié le mode de
présentation de ce nouveau traitement éventuellement intéressant. Nous
espérons que les autres institutions sauront raison garder et reprendre la
distance nécessaire pour évaluer correctement ce produit.

Enfin, tout ceci n'aurait qu'un intérêt purement anecdotique si l'existence
annoncée d'un médicament miracle dans le domaine de l'immunité et du
VIH/SIDA ne risquait pas de remettre en cause les efforts de prévention et
de prise en charge de l'épidémie dans ce pays. Pourquoi ferais je mon test
de dépistage si je peux faire une cure de 10 injections à l'aveugle ? Si je
ne me protège pas lors d'un rapport sexuel, ce n'est au fond pas si grave
puisque je peux me traiter par une cure ! et c'est identique si je suis
infirmier ou médecin et que je me pique, je peux me traiter après ! Quant on
connaît toutes les appréhensions quant au test de dépistage du VIH, toutes
les réticences du personnel de santé face à leur propre risque d'infection,
on ne peux que craindre que l'engouement pour un "produit miracle" ne soit
qu'une occasion supplémentaire pour ne pas prendre des mesures préventives
efficaces dans la vie quotidienne et, au bout du compte, alimenter encore et
toujours cette épidémie.

Il existe des traitements contre l'infection par le VIH/SIDA. Ces
traitements sont prouvés efficaces et ne sont pas faciles d'utilisation.
Surtout ils coûtent beaucoup trop cher pour les populations des pays du Sud.
Ne nous pas trompons de combat, faisons tout pour que leur prix baisse et
que leur accessibilité s'améliore plutôt que se mobiliser de façon
prématurée sur des produits dont l'efficacité éventuelle reste à démontrer.

Dr Philippe Msellati
msellati@bassam.ird.ci
Chargé de Recherches
Institut de Recherche pour le Développement


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